La guerre en Ukraine accélère le développement du dollar numérique et la régulation des cryptomonnaies

Alors que le monde se focalise sur l'invasion russe en Ukraine, les sanctions financières imposées à Moscou précipitent d'autres enjeux, dont celui de la domination de la devise mondiale de référence : le dollar. En annonçant ce mercredi l'ouverture d'un chantier sur la monnaie digitale contrôlée par la Réserve fédérale, Joe Biden engage la prochaine bataille du billet vert. D'autant qu'avec l'essor des cryptomonnaies, les Etats veulent éviter de laisser cet espace à des acteurs privés... ou à des puissances étrangères.

6 mn

(Crédits : Reuters)

Les cryptomonnaies s'imposent dans le portefeuille numérique des particuliers et deviennent des valeurs de plus en plus prisées des investisseurs institutionnels. Face à cet engouement les Etats développent des monnaies digitales de banques centrales (MDBC). Au niveau international, la Banque des règlements internationaux (BRI), dite la banque des banques centrales, pressent les pays de se positionner rapidement sur ce sujet.

Hier, l'administration américaine a annoncé dans un communiqué un surprenant coup d'accélérateur pour les développer, mais aussi pour réguler les cryptomonnaies "dans lesquelles 16% des adultes américains ont investi".

Premier chantier lancé par l'administration du président Biden : celui du "dollar numérique", la monnaie numérique développée sur une blockchain privée et contrôlée par l'Etat. Tout en promettant d'être prudent face à la multitude de risques liés à cette innovation, Joe Biden a ainsi demandé à ses équipes de donner "la plus grande importance au développement et à la recherche en vue d'une potentielle monnaie numérique de banque centrale" (CBDC, "central bank digital currency") des Etats-Unis. Le communiqué détaille six "priorités" à suivre. La banque centrale américaine (Fed), qui a déjà ouvert ce chantier, est d'ailleurs pressée de continuer ses recherches et ses efforts de développement. Mais comment expliquer cet affichage soudain de la Maison Blanche ?

La souveraineté mondiale du dollar en jeu

Le coup d'accélérateur vers un e-dollar semble fortement lié au contexte géopolitique. Celui-ci est chamboulé par le conflit déclenché par Vladimir Poutine en Ukraine. Bombardée de sanctions économiques en cascade, la Russie entend en effet trouver des alternatives à son exclusion du système financier mondial (Swift pour les transferts, Visa, Mastercard pour les paiements...) et des marchés.

Dans ce contexte de représailles, Moscou se rapproche de Pékin. Et la Chine est l'un des Etats les plus précurseur en matière de monnaie numérique contrôlée par un Etat, avec son e-yuan (e-CNY). La crypto officielle de la seconde économie mondiale a d'ailleurs été testée à grande échelle lors des Jeux Olympiques de 2022 à Pékin, permettant des paiements et à la place de... l'Américain Visa.

Cette alternative permet à un Etat de de contrôler les échanges dans son propre écosystème. Et elle pourrait bien séduire plus rapidement que prévu Moscou dans un contexte de sanctions. En 2022, la banque centrale russe a d'ailleurs lancé une première expérimentation auprès des banques du pays sur un rouble numérique.

La Russie n'est pas la seule nation à rechercher l'émancipation du dollar. Selon la Maison Blanche, plus de 100 pays réfléchissent à lancer, ou ont déjà expérimenté, des monnaies numériques. Le Salvador, dépendant du dollar, a d'ailleurs annoncé la légalisation du bitcoin en 2021.

Face à un billet vert qui pourrait devenir un peu moins incontournable dans un économie de plus en plus numérique, et en présence de nouveaux blocs alliés, Washington a donc décider d'accélérer.

Dans le même temps, le bitcoin, la star des crypto valorisée plus de 1,5 trillion a gagné ses galons de valeur refuge face à l'inflation et ce malgré sa volatilité. Avec les espoirs d'une accalmie sur le front ukrainien ouvert par la Russie, la star des cryptos est redevenu un actif risqué mais prisé, en hausse de près de 9%, à 42.150 dollars l'unité mercredi.

Lire aussi 7 mnLe rouble numérique, le joker de Poutine pour contourner les sanctions occidentales

La régulation du bitcoin

Aussi, afin de maîtriser la concurrence des cryptomonnaies, la Maison Blanche a annoncé la signature à venir d'un ordre exécutif "pour assurer l'innovation responsable dans les actifs numériques". Autrement dit, de réguler ce que les élus américains ont décrit comme une jungle, ou encore de "Wild Westpour le patron de la SEC (Securities and Exchange Commission) Gary Gensler.

Fin 2021, en pleines négociations parlementaires sur le plan de relance géant du président Biden baptisé "Build Back Better", la régulation des cryptomonnaies avait d'ailleurs refait surface aux Etats-Unis afin d'en tirer potentiellement de nouvelles recettes fiscales face à l'explosion des dépenses publiques post-Covid.

Quatre mois plus tard et dans un contexte de guerre économique menée par les Occidentaux, il s'agit cette fois de "renforcer le leadership américain."

"Le développement des actifs numériques donne l'occasion à l'Amérique de renforcer sa domination dans la finance et la technologie, mais a aussi des conséquences importantes pour la protection des consommateurs, la stabilité financière, la sécurité nationale et l'environnement", lit-on dans le communiqué publié par le gouvernement.

Contrairement au MDBC, les cryptomonnaies se différencient par l'usage d'une blockchain le plus souvent publique, publiant un registre de compte qui empêche toute manipulation ou injection de monnaies et où le consensus informatique des ordinateurs en réseau vient remplacer la gouvernance d'une autorité centrale. Les monnaies numériques des banques centrales fonctionnent, elles, en circuit fermé et sous le contrôle d'une autorité de régulation. Un point commun toutefois : ces monnaies numériques d'Etat peuvent être utilisées sans passer par le truchement d'une banque, ce qui est nécessaire à l'heure actuelle pour les paiements dématérialisés.

Les pouvoirs d'une cryptomonnaie d'Etat

Aussi, le projet de e-dollar, comme le crypto rouble ou le e-yuan, comporte des risques telle la protection de la vie privée des utilisateurs, l'utilisation des données personnelles des citoyens ou à des fins criminelles, ou encore, comme le souligne la Maison Blanche, des dangers pour la sécurité des Etats.

"Nous devons être très, très consciencieux dans notre analyse parce que les implications" en cas d'adoption d'un dollar numérique seraient "très profondes pour le pays dont la devise est la principale monnaie de réserve mondiale", a souligné un haut responsable de la Maison Blanche, sous couvert d'anonymat.

Aussi, une régulation plus scrupuleuses des cryptomonnaies est censée permettre aux Etats d'empêcher des fonds de transiter sans son contrôle, comme dans le cas des sanctions contre les oligarques proches de Vladimir Poutine et qui ont choisi ces actifs pour placer leur fortune. Les Etats-Unis s'engagent à "travailler à leurs alliés" à ce chantier titanesque, en gardant en tête les "valeurs démocratiques".

Lire aussi 6 mnSanctions contre la Russie : les plateformes d'échange de cryptomonnaies sous pression

6 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 3
à écrit le 11/03/2022 à 7:39
Signaler
Je crois que le bitcoin est monétisable... il est "coté", la monnaie sert de moyen d'échange, tout comme les autres systèmes (troc). La monnaie permet de favoriser les échanges : imaginez que vous souhaitiez acheter un poulet contre un pull over, le ...

à écrit le 10/03/2022 à 16:36
Signaler
il n'a pas bien compris la philosophie du bitcoin, qui n'est pas une monnaie, mais un moyen d'changer hors des tribulations de banques centrales independantes, c'est a dire a la solde des pouvoirs........

à écrit le 10/03/2022 à 9:09
Signaler
Et vous pouvez y aller, les américains ne parlent jamais de supprimer l'argent liquide eux hein, contrairement au consortium européen financier à bout d'idée. Contempler l'Amérique régner sur le monde. Encore un effet du "sursaut européen" certaineme...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.