Bangkok, la peur de l'apocalypse « liquide

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Un homme s'apprête à traverser une rue inondée du quartier chinois de Bangkok, le 29 octobre 2011.
Un homme s'apprête à traverser une rue inondée du quartier chinois de Bangkok, le 29 octobre 2011. (Crédits : REUTERS)
Bangkok est une des métropoles les plus menacées par la montée des eaux. Si rien n'est fait d'ici à quinze ans, elle pourrait disparaître. Un destin funeste qui n'est pas dû qu'au réchauffement climatique.

Si vous n'avez pas encore visité Bangkok, il est temps de planifier votre voyage. D'ici à quinze ans, celle que l'on surnomme parfois la Venise de l'Est, risque fort de connaître le même sort que la Cité des Doges : être engloutie par les eaux. L'OCDE a classé en 2007 Bangkok parmi les dix villes du monde les plus à risques en termes de nombre de personnes et de biens exposés aux inondations d'ici à 2070. La Banque mondiale évoque pour sa part un risque d'inondations multiplié par quatre d'ici à 2050.

Smith Dharmasaroja, responsable du Centre national de prévention des désastres naturels, prédit qu'en 2100 Bangkok sera devenue la nouvelle Atlantide asiatique.

Anond Snidvongs, un océanographe spécialiste du changement climatique de l'université Chulalongkorn, est moins catégorique :

« Personne ne peut prédire combien de temps cela prendra pour que la ville soit entièrement submergée et comment ce processus va évoluer. »

Le National Reform Council, un organisme chargé de conseiller le NCPO (National Council for Peace and Order, c'est-à-dire la junte militaire au pouvoir) avance la date de 2030 dans un rapport publié en juillet. Une situation si inquiétante que certains envisagent carrément de déplacer la ville plus au nord.

Pour éviter ce désastre annoncé, le gouvernement thaïlandais doit très vite trouver des solutions aux maux qui minent la ville, au sens propre du terme. Krung Thep (le nom thaï de Bangkok), érigée en 1732 par la dynastie Chakri toujours au pouvoir, est construite sur le delta de la rivière Chao Phraya, à 30 km du golfe de Thaïlande, sur un terrain marécageux qui s'enfonce de 2 cm par an et jusqu'à 5 cm dans certaines parties de la ville. Or, la mégalopole de 14 millions d'habitants ne s'élève qu'à 1,50 m en moyenne au-dessus du niveau de la mer, et, à plusieurs endroits, à seulement 50 cm.

Urbanisation galopante, pompage intensif des nappes phréatiques...

Cela fait des siècles que Bangkok s'enfonce peu à peu. Mais la frénésie immobilière que connaît la Cité des Anges (un autre de ses surnoms), depuis les années 1970, a nettement accéléré le phénomène. Les khlongs, ces canaux d'irrigation qui sillonnent la cité et ses environs, ne peuvent plus jouer leur rôle de drainage : des décennies d'urbanisation galopante les ont recouverts de béton, ainsi que les champs et les autres terrains végétalisés capables d'absorber le trop-plein de liquide en période de mousson. Les stations d'épuration et de pompage ne sont pas assez nombreuses en cas de fortes intempéries, c'est-à-dire quasiment tous les ans à la saison des pluies.

Plus dangereuse encore, l'extraction intensive des nappes aquifères souterraines est l'une des principales causes de cet affaissement : 69 %, selon le rapport du National Reform Council, contre 29 % du fait de la construction immobilière et seulement 2 % pour des causes naturelles.

Un pompage qui a commencé dans les années 1950 et s'est intensifié durant la décennie 1980, jusqu'à 2 millions de mètres cubes par jour au début des années 2000. Cette pratique a pourtant été prohibée par les autorités dès 1977, avec le Groundwater Act, mais les sécheresses récentes ont conduit certains opérateurs industriels à puiser de nouveau dans ces nappes souterraines. Dans certains quartiers dépourvus d'eau courante, le pompage est également pratiqué à grande échelle par la population. Preuve de la dangerosité de cette extraction : certaines parties de la mégalopole où se concentrent des sites industriels lourds, comme Samut Prakan, Samut Sakhon ou Lat Krabang, s'enfoncent plus vite que le reste de la capitale.

Un autre phénomène préoccupant est la surcharge pondérale que représentent les milliers d'immeubles et de tours géantes sur la couche d'argile molle qui constitue le sol de Bangkok. Plus de 4.000 gratte-ciel ont entre 8 et 20 étages, et 700 plus de 20. À comparer avec La Défense et sa petite quarantaine de tours de plus de 20 étages...

La ville s'affaisse et pourtant la construction immobilière se poursuit

Cela fait des années que les autorités sont informées de cet affaissement continu de la ville. Mais aucune mesure n'a été prise pour ralentir la construction immobilière. Des dizaines de chantiers sont en cours pour élever toujours plus de tours et de malls, ces énormes centres commerciaux comme le Central World, le Paragon et bientôt Icon Siam, un géant de 80.000 m2 qui ouvrira en 2017 sur les rives de la Chao Phraya.

Une conjonction d'éléments - corruption endémique, main-d'oeuvre bon marché issue des pays voisins (Birmanie, Cambodge, Laos), hyperconsommation - contribue à la multiplication des immeubles sur la moindre parcelle de terrain libre.

Le réchauffement climatique ne fait qu'ajouter au péril

La montée du niveau de la mer (de 2 cm à 20 cm par an selon les zones), engendrée par le réchauffement climatique, ne fait qu'ajouter un péril à une situation précaire, due en grande partie à l'inefficacité des pouvoirs publics face aux excès du pompage des nappes phréatiques et à une construction anarchique.

La solution avancée par le Conseil national pour la paix et l'ordre (NCPO) : ériger un mur de 300 km de long pour un coût de 13 milliards à 15 milliards d'euros. Mais, pour Anond Snidvongs, construire des digues est inutile :

« Il est impossible d'empêcher l'érosion côtière. Les rivages reculent de 3 cm par an, c'est sans espoir. En revanche, il existe d'autres moyens de combattre les inondations, comme, par exemple, une meilleure gestion des terrains constructibles. »

En 2011, la catastrophe a tué 800 personnes et fait 33 milliards de dégâts

Bangkok a déjà connu un avant-goût de cette apocalypse liquide en octobre 2011. Quatre tempêtes consécutives ont fait déborder la Chao Phraya qui a envahi les deux tiers de la ville, y compris les zones industrielles, menaçant de submerger le centre historique et touristique.

Des inondations qui ont fait plus de 800 morts et disparus, 33 milliards d'euros de dégâts, et une économie gravement affectée, avec près de deux points de croissance en moins en 2011. L'industrie automobile a été touchée, ainsi que les sites de fabrication de disques durs, un des points forts du pays, deuxième exportateur mondial derrière la Chine. Les usines de Bangkok produisent par exemple 60 % des disques durs de Western Digital, qui pèse un tiers du marché mondial.

Au sein de l'Asean (Association des nations du Sud-Est asiatique, soit 620 millions de personnes), la Thaïlande pèse lourd en termes économique et politique. Et Bangkok est le moteur de ce pays de 67 millions d'habitants en plein développement. Laisser la capitale s'enfoncer dans les eaux serait un désastre absolu pour le pays, la région et les millions d'amoureux de cette ville incroyable.

« Bangkok est le coeur de la Thaïlande. Si nous perdons Bangkok, tout s'arrêtera. Nous devons absolument protéger notre coeur. Il est déjà presque trop tard », avertit Smith Dharmasaroja.

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LE CHIFFRE:

69 %, c'est le niveau de contribution de l'extraction intensive des nappes phréatiques à l'affaissement de la ville

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Commentaires
a écrit le 11/12/2015 à 7:31 :
sans compter un nouveau projet immobilier haut de 120 etages pour un total de 1,2 millions de M2...

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