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Ariane 6 : comment la France arrive unie au sommet de l'Agence spatiale européenne de Naples

Michel Cabirol

Publié le 20 novembre 2012 à 05:10

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

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Après des mois et des mois de guerre de tranchée entre le CNES et les industriels sur le dossier Ariane 6, le nouveau gouvernement a réussi à trouver une position convergente pour la conférence ministérielle des Etats membres de l'Agence spatiale européenne (ESA), qui commence ce mardi à Naples. La France défendra le lancement d'un nouveau lanceur à partir de 2021. Retour sur les coulisses d'une négociation franco-française.

A son arrivée en juin à la tête du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Geneviève Fioraso, en charge de l'espace, se trouve au centre d'une guerre de tranchée entre le Centre national d'études spatiales (CNES) et les industriels de la filière lanceur. Et Geneviève Fioraso ne connaît rien ou presque au petit monde du spatial si particulier et cloisonné par de nombreuses chapelles. Surtout elle n'a plus que quatre mois pour préparer la conférence ministérielle des Etats membres de l'Agence spatiale européenne (ESA). C'est à ce sommet européen, où se joue tous les trois, quatre ans dans une ambiance tragi-comique - les négociations durent jusqu'à la dernière minute pour trouver un consensus - le partage financier et industriel des petits et grands programmes européens entre les grandes nations du spatial. "Si je disais que la vision du CNES et celle des industriels étaient convergentes à mon arrivée, je mentirais", a-t-elle expliqué sobrement dans une interview publiée jeudi 15 novembre dans "La Tribune".

Un dossier pas instruit par Laurent Wauquiez

Deuxième problème pour Geneviève Fioraso : "ce dossier n'a pas été instruit par mon prédécesseur", souligne-t-elle dans cette interview. En 2008, la décision avait été prise de lancer un programme intermédiaire (Ariane 5 ME) et de remettre à 2012 une décision pour le lancement de la future génération de lanceurs, Ariane 6. "Mais, entre 2008 et 2012, au vu des dossiers que j'ai vu en arrivant dans ce ministère, il ne s'est pas passé grand-chose", avoue-t-elle. Et au sein de son ministère, on est encore plus dur avec son prédécesseur : "Laurent Wauquiez est resté neuf mois (au ministère, ndlr), deux jours par semaine. C'est un stage mal encadré mais bien rémunéré". Enfin, la contrainte budgétaire est très forte pour Paris, les marges de man?uvres sont très, très étroites face à une Allemagne qui poursuit sa montée en puissance dans le spatial. Berlin a d'ailleurs supplanté pour la première fois en 2008 la France en tant que première nation contributrice à l'ESA avec une contribution de 2,7 milliards d'euros (contre 2,33 milliards d'euros pour la France).

Guerre de tranchée entre le CNES et les industriels

Entre le CNES et le redoutable duo industriel, le maître d'?uvre du lanceur Ariane 5 Astrium et le motoriste Safran, le courant ne passe plus... et ce depuis longtemps. Le premier garant de la politique spatiale française soutient la solution du futur lanceur européen, Ariane 6. Avec pour stratégie de fournir de la visibilité aux industriels et à leurs bureaux d'études. Les industriels, qui reprochent au patron du CNES, Yannick d'Escatha, de ne pas les écouter et d'en faire qu'à sa tête, soutiennent quant à eux le projet de modernisation d'Ariane 5 ME avant de lancer Ariane 6. L'Allemagne soutient d'ailleurs les deux industriels français, passés maître dans l'art du lobbying. Très opportunément car le site allemand de Brême de la filiale d'EADS travaille sur l'étage supérieur d'Ariane 5... celui qui doit être modernisé dans le cadre d'Ariane 5 ME. Sauf qu'avec les contraintes budgétaires actuelles, la France, elle, n'a plus les moyens de s'offrir fromage et dessert. Et elle ne doit rien attendre des Allemands, qui jouent légitimement en faveur de leurs sites industriels. Pourtant, "quatre ans plus tôt, les mêmes industriels avaient reproché vivement à Yannick d'Escatha de manquer de vision, rappelle un bon observateur du spatial. Et là il leur donnent une bonne visibilité pour leurs bureaux d'études". Cinq mois avant d'aller dans le grand barnum d'une ministérielle de l'ESA, les positions sont figées et le clan français complètement désuni.

Le patron de l'ESA en renfort

En plein été, Geneviève Fioraso prend deux décisions. Celle de ne pas rendre public le rapport conjoint du CNES et de son homologue allemand, le centre aérospatial allemand (DLR), qui lui est remis en juillet. "Les conclusions du CNES et du DLR étaient trop divergentes, c'était un échec qu'il fallait cacher", explique ce bon connaisseur du spatial. La ministre se voyait mal approuver un tel rapport, explique-t-on au sein du ministère. Et tout est fait pour que ce rapport disparaisse. "La ministre a demandé à ce que le rapport soit orienté différemment", indique-t-on à "La Tribune". Mais surtout Geneviève Fioraso tente de renouer le contact entre les belligérants. Car après avoir rencontré séparément en juin le président du CNES, Yannick d'Escatha, et les PDG d'Astrium et de Safran, respectivement François Auque et Jean-Paul Herteman, pour se faire une idée des problèmes, elle comprend l'ampleur de la tâche. "J'ai demandé au CNES et aux industriels de se mettre autour d'une table avec l'aide du directeur général de l'ESA, Jean-Jacques Dordain, dans un rôle de modérateur pour qu'ils arrivent à une proposition en vue de la conférence ministérielle de l'ESA. Les industriels ont quand même noté un changement de méthode avec l'arrivée de ce gouvernement. L'Etat a aussi joué un rôle de modérateur et d'apaisement", a précisé à "La Tribune" la ministre, qui s'est notamment appuyé côté industriel sur Jean-Paul Herteman. "Ce dernier a été extrêmement porteur", souligne-t-on au ministère. Où on estime que la méthode employée par Geneviève Fioraso était "la solution la plus intelligente" mais il fallait toutefois que tous les acteurs "tiennent compte de l'ensemble des éléments" de ce dossier.

Le PDG d'Arianespace oeuvre en coulisse

Entre-temps, la ministre, qui fait une totale confiance à Jean-Jacques Dordain pour rapprocher les vues du CNES et des industriels, s'est forgée son opinion. C'est là qu'apparaît en coulisse le PDG d'Arianespace, Jean-Yves Le Gall. Cet ancien membre du cabinet du ministre des Télécoms, des Postes et de l'Espace, Paul Quilès, entre 1988 et 1992, a su se montrer convaincant pour que Paris lance rapidement Ariane 6. Pour Jean-Yves Le Gall, qui connaît parfaitement le marché de lancement, ses concurrents et surtout ses clients, il est urgent d'anticiper dès maintenant le développement d'un lanceur pour disposer d'une nouvelle gamme à partir de 2021. Geneviève Fioraso ne dit pas autre chose : "il faut effectivement penser à la nouvelle génération qui doit être prête après 2020", explique-t-elle dans "La Tribune". Et d'expliquer qu'Arianespace "prend entre 8 et 10 satellites par an sur un marché d'une vingtaine de satellites de télécoms auxquels il faut rajouter quelques satellites institutionnels. C'est un marché de niche, qui peut rapidement évoluer. Il est donc urgent de réfléchir à une nouvelle génération de lanceurs, mono satellite et plus modulaires". Il faut dire que le nouveau lanceur de l'américain SpaceX a sacrément bousculé le marché... en dépit des prévisions d'Arianespace, qui estimait que le lanceur Falcon allait droit à l'échec.

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CNES et industriels signent un document de convergence

De son côté, Jean-Jacques Dordain, en plein c?ur de l'été, fait le boulot. Et bien. A tel point que le 18 septembre le CNES et les industriels signent un document de convergence. Ce sera Ariane 6 qui sera portée par la position française et par le patron de l'ESA, Jean-Jacques Dordain. Les industriels, qui n'ont pas tout perdu, peuvent sortir la tête haute en ayant sauvé une partie d'Ariane 5 ME. "Nous faisons en sorte de mettre en synergie tout ce qui peut l'être entre Ariane 5 ME et le futur Ariane 6", fait valoir la ministre dans "La Tribune". "Pour pacifier, les antagonismes entre le CNES et les industriels, la ministre a regardé, qui pouvait porter des solutions raisonnées et sur lesquelles on pouvait converger, explique-t-on au ministère. Et très clairement, Jean-Yves Le Gall et Jean-Jacques Dordain ont joué un rôle très, très important. On a également fait appel aux compétences et expertises du CNES et Yannick d'Escatha d'une part, et d'autre part, des industriels".

Deux jours pour évangéliser Berlin à Ariane 6

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Pour la ministre, c'est un soulagement qu'elle dévoile dans "La Tribune" : "c'était ma condition. Si on y allait en ordre dispersé, on s'affaiblissait. On peut réussir ou ne pas réussir. Je ne le prendrai pas cela comme une défaite personnelle si on n'arrive pas à une solution mais au moins, on se sera donné tous les moyens pour y arriver. Franchement, au vu des rendez-vous que j'ai eus quand je suis arrivée au ministère en juin en bilatéral avec tous les acteurs de la filière, je ne pensais pas que cela soit possible". Pourtant les industriels, même après le 18 septembre, n'ont eu de cesse de demander plus. "Ils ont signé en bas de ce document de convergence", rappelle la ministre. "Que les industriels se fassent entendre comme un groupe de pression, c'est le cas à chaque fois dans les négociations", relativise-t-on au sein du ministère. Et maintenant, la ministre a deux jours pour convaincre les Allemands de lancer Ariane 6... ce qui ne se fera pas sans contrepartie.

Michel Cabirol

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