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Le temps du mieux manger

Photo de Giulietta Gamberini

Giulietta Gamberini

Publié le 21 novembre 2018 à 06:15 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:17

Jardinière de fruits et légumes

Jardinière de fruits et légumes

iStock

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Soutenues par l'intérêt croissant des consommateurs, les alternatives à l'agriculture industrielle et à la distribution traditionnelle fleurissent, en France comme dans les autres pays occidentaux. Planétaire, le défi de la transition alimentaire impliquera toutefois un changement radical de modèles et de mentalités de la part de l'ensemble des acteurs.

L'indignation de l'opinion après le rejet par l'Assemblée nationale, en mai 2018, d'un amendement visant à inscrire dans la loi l'interdiction du glyphosate en France avant 2021, est un signe clair. La demande d'une nourriture plus saine et « juste » ne cesse de grandir chez les Français, ainsi que chez de nombreux autres Occidentaux. Et des noms comme celui de Monsanto, associés à la chimie comme à la génétique agricole, souffrent désormais d'un déficit d'image comparable à celui des banques protagonistes de la crise de 2008... Au point que Bayer, acquéreur de l'entreprise américaine, a décidé de se débarrasser de la marque.

Les autorités publiques ne peuvent d'ailleurs plus ignorer cette demande. Après avoir organisé les premiers états généraux de l'alimentation, annoncés par Emmanuel Macron pendant sa campagne présidentielle afin, justement, de gagner les faveurs des agriculteurs et des consommateurs dénonçant le pouvoir excessif de la grande distribution (où s'effectuent presque les trois quarts des dépenses alimentaires françaises selon l'Insee), le gouvernement a été obligé de répondre à l'accusation - cristallisée par l'affaire du glyphosate d'avoir cédé aux anciens lobbies.

Richard Ferrand, alors chef de file des députés de La République en marche (LRM), et Christophe Castaner, alors secrétaire d'État aux relations avec le Parlement et délégué général de LRM, se sont empressés de rassurer les déçus, en promettant respectivement une mission parlementaire et une proposition de loi soutenant la promesse présidentielle d'une interdiction dans les trois ans du plus honni des herbicides.

Santé, éthique et environnement

Plusieurs phénomènes expliquent ce basculement de l'opinion publique, bien plus engagée sur le sujet de l'alimentation qu'il y a quelques années. De la crise de la vache folle, dans les années 1990, jusqu'à l'affaire du lait contaminé de Lactalis, qui a éclaté en décembre 2017, en passant par la fraude autour de la viande de cheval en 2013 et les oeufs au fipronil en 2017, les scandales dans le secteur agroalimentaire figurent sans doute parmi les principaux moteurs de cette évolution. Ils remettent notamment en cause la sécurité des produits industriels et transformés, dont la présence sur la table des Français a augmenté au cours des dernières décennies.

La motivation éthique, propulsée par la crise traversée par le secteur agricole, y participe aussi largement. 2016, année noire pour l'agriculture française, qui a vu la contribution du secteur au produit intérieur brut chuter de 8,4% selon l'Insee, et un tiers des agriculteurs français déclarer moins de 350 euros de revenus par mois selon la Mutualité sociale agricole, a significativement contribué à réveiller les consciences face aux enjeux de la répartition de la valeur dans la chaîne alimentaire, et du déplacement progressif des marges vers l'aval. Preuve en est le succès de la marque C'est qui le patron !, lancée en novembre 2016 afin de garantir une rémunération juste pour les producteurs, et qui en un an et demi a écoulé 50 millions de litres de lait équitable, avant de proposer désormais aussi des oeufs, du beurre, des pâtes et des pizzas.

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À ces motivations s'ajoute la préoccupation environnementale. Le souhait de contribuer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre - dont un quart provient de la production agricole, largement consacrée à l'alimentation animale - explique en partie le nombre croissant de végétariens. La sensibilisation autour des effets de l'utilisation des intrants chimiques (pollution de l'eau et de l'air, dommages irréversibles à la biodiversité comme aux êtres humains) est à l'origine de l'avalanche de mails et de tweets qui a inondé les députés de la majorité dans le cadre de l'affaire du glyphosate.

Une inquiétude que la conscience des enjeux démographiques rend d'ailleurs encore plus pressante : alors que le réchauffement et l'appauvrissement des sols dû à l'agriculture intensive provoquent une réduction des surfaces cultivables, pour nourrir les 10 milliards de personnes qui habiteront la planète en 2050 (contre 7,5 aujourd'hui), la production agricole devrait augmenter de 70% !

Les grands groupe attirés par le marché du "naturel"

Les alternatives à l'agriculture industrielle et à la distribution traditionnelle fleurissent donc depuis quelques années, grâce au soutien croissant des consommateurs. Deux tendances s'affirment notamment, souvent complémentaires. D'une part, le retour à un modèle de production et de distribution plus « naturel » et « artisanal » est prisé. Du côté de la consommation, le marché des produits biologiques ne cesse de se renforcer : entre 2012 et 2017, il a été multiplié par deux, atteignant 8,4 milliards d'euros et entraînant une augmentation des surfaces cultivées en bio, qui constituent désormais 6,6% des 54% du territoire national dédiés à l'agriculture, selon le dernier bilan de l'Agence bio.

L'achat en circuit court s'installe aussi progressivement dans les habitudes des Français,boostépar la multiplication de plateformes facilitant le rapprochement entre producteurs et consommateurs : en 2017, un tiers d'entre eux affirmaient déjà acheter local, selon une étude du cabinet Greenflex.

Bière, miel, champignons, mais surtout légumes et herbes fraîches issus des innombrables projets d'agriculture urbaine - parfois promus par les collectivités territoriales - sont désormais couramment produits dans les grandes villes, y compris Paris.

Du côté de la production, la permaculture, mouvement né en Australie dans les années 1970, qui promeut la création de microfermes visant l'autonomie vivrière et énergétique, en s'inspirant de la nature pour réduire au minimum la consommation de ressources, attire l'attention d'un public de plus en plus diversifié et diplômé : architectes, juristes, médecins sont désormais nombreux parmi les participants aux stages qui initient à ses principes. Et même les grands groupes, attirés par ce marché croissant, se mettent au « naturel ».

En février, Danone, qui, en 2017, a dépensé 12,5 milliards de dollars pour acquérir la société américaine spécialisée en produits laitiers bio et d'origine végétale The White Wave, a annoncé « une évolution majeure de son modèle de production en France ». Elle comprendra l'offre de gammes bio dès cette année et 100 % de produits cultivés dans l'Hexagone « issus d'une agriculture régénératrice » en 2025. Carrefour, qui développe depuis 2013 une offre de produits issus d'animaux élevés sans traitement antibiotiques, ainsi que de produits végétaux cultivés sans herbicides ni pesticides, s'est engagé en 2017 auprès de la mairie de Paris à lui proposer des sites pour les agriculteurs urbains. Monoprix poursuit « l'adoption progressive par les producteurs de pratiques agroécologiques » dans le cadre d'un programme dédié, Tous Cultiv'acteurs. Et ce ne sont que quelques exemples.

Un enjeu de compétitivité

D'autre part, les nouvelles technologies investissent enfin l'agriculture et l'industrie agroalimentaire, apportant un complément de solutions à la transition écologique. Robots, capteurs et exploitation des big data promettent une réduction drastique de l'utilisation d'intrants chimiques. Encore onéreux à acquérir individuellement, ils contribuent au développement d'une économie du partage entre agriculteurs, via une prolifération de plateformes de co-farming qui, en facilitant l'échange de machines, de données, d'expériences ou de parcelles, sont aussi une source d'empowerment [donner davantage de pouvoir, ndlr] et de liens.

La blockchain fait son apparition dans l'industrie alimentaire afin de répondre à la demande croissante de transparence et de traçabilité : même le géant de la distribution Walmart s'en est emparé pour suivre certaines filières. De nouveaux produits vegan - dont les ventes en grande surface ont crû de 82% en 2016, pour dépasser 30 millions d'euros selon Xerfi - imitent de mieux en mieux steaks et saucisses, afin de séduire les 30% de Français qui cherchent à réduire leur consommation de viande.

« Greenwashing » et mondialisation

Nombre de questions restent toutefois encore non résolues, et pèseront sans doute sur la tournure que prendra la transition alimentaire. Face à la pluralité de tendances (bio, agroécologie, AOP, prix juste, commerce équitable, véganisme, locavorisme, etc.), souvent complémentaires mais parfois aussi en conflit, la signification du « produire mieux et manger bien » reste encore à définir. Et avec elle, les arbitrages, hiérarchies et synergies entre les diverses tendances...

La méfiance croissante des consommateurs vis-à-vis de l'industrie agroalimentaire rend d'ailleurs indispensable la mise en place de garanties afin d'éviter le risque d'amalgames entre initiatives sincères et greenwashing [communication sur un positionnement écologique] : une exigence qui se manifeste déjà dans le monde du bio, où nombre d'acteurs alertent sur le paradoxe d'une industrialisation croissante de la production.

L'enjeu de l'accessibilité de cette « meilleure alimentation » ne doit pas non plus être négligé. Certes, selon les sondages, deux tiers des consommateurs français affirment consentir à payer un prix plus élevé pour des produits d'une meilleure qualité. Certes, le budget des ménages consacré à l'alimentation est passé de 35% en 1960 à 20% actuellement, au profit de biens parfois moins essentiels.

Certes, comme l'explique l'auteure britannique Carolyn Steel,« l'argument qui consiste à dire que les plus pauvres ne peuvent pas payer davantage pour la nourriture est faussé : il faudrait plutôt se demander pourquoi dans notre société les gens ne peuvent pas se permettre de bien manger ».

Il n'empêche que, dans la société actuelle, les prix des aliments venant du bio ou distribués par des circuits courts, plus élevés en raison de la recherche de qualité et de rémunérations décentes, restent prohibitifs pour nombre d'habitants des grandes métropoles occidentales.

Et si l'une des solutions, pour l'empreinte écologique comme pour l'équilibre du budget des ménages, serait sans doute de réduire la consommation de viande, comment faire valoir un tel argument vis-à-vis des nouvelles classes moyennes des pays émergents ou en voie de développement, pour lesquelles une alimentation plus protéinée est un marqueur social ? Les difficultés rencontrées par les négociations sur la lutte contre le réchauffement climatique entre les pays du Nord, responsables de la plus grande partie des émissions de gaz à effet de serre depuis l'époque préindustrielle, et les pays du Sud, qui craignent les effets des nouvelles restrictions sur leur développement, semblent ici trouver une nouvelle déclinaison.

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Comme le défi climatique, celui de la transition alimentaire est planétaire, et implique un changement radical des modèles et des mentalités de la part de l'ensemble des acteurs. L'impulsion des consommateurs est toutefois un moteur puissant et, du moins en Occident, elle ne semble pas destinée à décliner.

Giulietta Gamberini

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