Brexit : quel big bang pour le système agroalimentaire britannique ?

 |   |  1526  mots
La 'disruption' du Brexit est l'occasion de repenser radicalement notre agriculture, en tenant compte de l'ensemble de ses nouveaux défi: le développement durable, le réchauffement climatique, le stress hydrique, la perte de biodiversité, la santé publique, selon Tim Lang.
"La 'disruption' du Brexit est l'occasion de repenser radicalement notre agriculture, en tenant compte de l'ensemble de ses nouveaux défi: le développement durable, le réchauffement climatique, le stress hydrique, la perte de biodiversité, la santé publique", selon Tim Lang. (Crédits : Reuters)
Au Royaume-Uni, le Brexit risque d'impacter très profondément aussi le système agroalimentaire. Mais ce danger est négligé par le gouvernement de Theresa May, alerte Tim Lang, professeur de politique agroalimentaire à la City University of London.

Importations, exportations, revenu des agriculteurs, santé des consommateurs, qualité des aliments... depuis le référendum qui a scellé la prochaine séparation du Royaume-Uni de l'Union européenne, Tim Lang, professeur de politique agroalimentaire à la City University of London, se penche avec d'autres chercheurs et des ONG (dans le cadre de la Food Research Collaboration) sur les effets potentiels du Brexit sur le système agroalimentaire. Il revient pour La Tribune sur l'ensemble de ces enjeux, dont l'opinion publique britannique, estime-t-il, n'est pas encore suffisamment consciente.

LA TRIBUNE - Selon vos études, quel est le principal danger que le Brexit fait encourir au système alimentaire britannique?

TIM LANG - Notre dernier rapport, Feeding Britain: Food Security after Brexit (nourrir la Grande-Bretagne : la sécurité alimentaire après le Brexit) rappelle à l'opinion publique et aux politiques britanniques que, depuis 50 ans, notre système alimentaire est intégré à celui des autres États membres. La Grande-Bretagne ne se nourrit pas toute seule: elle importe 30% de sa nourriture directement de pays de l'Union européenne et 11% de pays tiers ayant négocié des traités de commerce alimentaire avec l'UE. Quitter l'Union européenne signifie donc perturber 50 ans de négociations, qui ont pourtant globalement amélioré la qualité de l'offre.

Notre rapport montre en outre clairement que si la Grande-Bretagne quitte l'UE, elle doit décider quels seront ses futurs standards alimentaires, ainsi que comment elle compte les faire respecter et s'assurer de la qualité des contrôles. Sinon, elle doit assumer publiquement qu'elle ne sera pas capable d'exiger et d'imposer des normes strictes. Dans ce cas, puisque les autres États membres n'accepteront pas de nourriture de qualité inférieure à leurs standards, en quittant l'UE nous détruirons également les exportations du secteur agroalimentaire britannique -des spiritueux, des boissons gazeuses, des biscuits, de la viande, des produits laitiers... des aliments déjà pas très réputés en termes de santé publique.

Dans votre rapport, vous évoquez également la question des migrants...

Oui. L'horticulture britannique est l'un de nos rares succès agricoles, grâce à nos fraises, framboises, etc. Mais la cueillette dépend entièrement de 60-70.000 travailleurs d'autres pays de l'UE -dont l'expulsion a motivé une partie de ceux qui ont voté pour le Brexit. Il y a quelques semaines, le gouvernement a affirmé qu'il introduira un nouveau régime pour les travailleurs saisonniers, mais seulement pour 2.500 personnes! Cela va détruire notre industrie horticole. Sans compter les effets sur la fabrication alimentaire britannique, dont 30% des emplois sont aussi occupés par des migrants de l'UE... Si ces travailleurs ne viennent plus de Roumanie, Bulgarie, Croatie, Slovénie, Lettonie, Lituanie, d'où viendront-ils? Inde, Pakistan, Algérie, Afghanistan? Quels nouveaux pays nous fourniront de la main-d'oeuvre agricole bon marché? Les idéologues de la droite nous disent qu'il ne fait pas s'inquiéter, car nous aurons des robots. Mais pour cela, il faudra au moins 15 ans... alors que les Britanniques disent déjà aujourd'hui qu'ils veulent de la nourriture locale!

Pourquoi le système alimentaire britannique se retrouve-t-il à être si dépendant des importations?

La Grande-Bretagne ne produit plus sa propre nourriture depuis 1780. Grâce à son Empire, elle a commencé dès la fin du 18e siècle à importer de la nourriture de l'Amérique du Nord, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande... Et en 1846, lors de l'abolition des textes réglementaires qui encadraient le commerce de céréales avec l'étranger (les "corn laws"), elle a pris la décision politique de ne pas soutenir ses agriculteurs. Depuis 172 ans la culture politique des Britanniques consiste ainsi à croire que le reste du monde les nourrira: que dès lors que nous gagnons de l'argent via d'autres industries, nous pouvons le dépenser pour acheter de la nourriture bon marché d'autres pays. C'est une vision impériale de la nourriture!

Cette approche a été remise en cause lors des deux guerres mondiales. En 1939, nous importions 70% de nos aliments. En 1945, nous n'en importions plus qu'un tiers: nous avions réussi, malgré la guerre, à doubler notre production. Pour ne plus reproduire de trop graves situations de dépendance, après la guerre il fut donc décidé de reconstruire l'agriculture britannique, en mettant en place un système d'aides pour les agriculteurs. Mais en 1973, quand nous avons rejoint la Communauté économique européenne, nous en avons intégré un nouveau , celui du marché unique. Aujourd'hui, certains supporteurs du Brexit pensent qu'il faudrait retourner au modèle de 1846, d'autres à celui de 1939... Quoi qu'il en soit, d'importantes décisions politiques doivent être prises, et soumises à l'opinion publique. Or, les citoyens britanniques ignorent complètement ces enjeux.

Mais les importations de l'Union européenne ne pourraient-elles pas être remplacées par de la nourriture venant d'autres pays?

Il y a effectivement une véritable pression de la part de certains membres du parti conservateur, des néo-libéraux, pour importer de la nourriture bon marché des Etats-Unis, de pays émergents ou d'anciennes colonies. Mais conclure un accord commercial avec les Etats-Unis a de graves implications. Depuis deux ans, le secrétaire d'Etat américain au Commerce le dit clairement: si le Royaume-Uni signe un traité avec les Etats-Unis, il devra abandonner les standards alimentaires européens. Et si au lieu que de l'Espagne, du Portugal, de la Pologne ou de l'Italie, nous importons de l'Afrique de l'Ouest, de la Turquie, d'Israël, quels contrôles de qualités appliquerons-nous? Le Brexit engendre donc d'importants choix politiques qui ne sont pas suffisamment discutés.

Quels impact risque notamment d'avoir le Brexit sur les agriculteurs?

Pendant les 50 dernières années, le système agroalimentaire a traversé une véritable révolution. Nous croyons encore que notre nourriture vienne des agriculteurs, mais ce n'est plus vrai. Les agriculteurs ne créent que des matières premières bon marché pour un traitement industriel de masse. Ceux d'entre eux qui nourrissent encore directement les consommateurs ne sont pas nombreux. Le système alimentaire est largement industrialisé, et chez nous plus que dans le reste de l'Union européenne. La grande partie de l'argent produit par le secteur agroalimentaire est d'ailleurs gagné par les fabricants industriels et par un petit nombre de distributeurs. En Grande-Bretagne, le système est très concentré: six distributeurs se partagent 90% des ventes de nourriture. Le secteur des services a aussi énormément crû pendant les dernières trente années: traiteurs, restaurants, cafés, plats à emporter...

Ce nouveau système écrase  les agriculteurs, qui ne gagnent plus beaucoup d'argent. Les marges des fabricants alimentaires sont de l'ordre de 15-16%. Dans la distribution, le rendement du capital est de 2%. Il peut aussi être plutôt haut dans les services -même si la plupart des cafés et restaurants ferment boutique après deux ou trois ans. Les agriculteurs en revanche ne survivent désormais qu'en s'agrandissant, alors que la valeur en capital des terres est très élevée. Si les Britanniques veulent plus d'agriculteurs, ils doivent donc accepter de les rémunérer davantage. Mais que va-t-il se passer si nous quittons l'Ue? Le gouvernement a évoqué l'idée de d'abord maintenir les aides pour trois ans, puis de les réduire progressivement pendant une décennie. Ce ne sont pas des délais très longs en termes de pratiques agricoles...

Or, nous pensons que la "disruption" du Brexit est l'occasion de repenser radicalement notre agriculture, en tenant compte de l'ensemble de ses nouveaux défi: le développement durable, le réchauffement climatique, le stress hydrique, la perte de biodiversité, la santé publique... Une nouvelle révolution alimentaire est nécessaire afin de renverser les dernières 50 années. La question concerne d'ailleurs l'ensemble de l'Europe: comment créer des régimes alimentaires "durables", tenant compte non seulement des capacités nutritionnelles des aliments, mais aussi de leurs effets sur l'environnement, l'économie et la société?

Vous pensez donc que le Brexit peut aussi être une opportunité positive pour le système agro-alimentaire britannique?

Théoriquement oui. Mais le gouvernement actuel, qui depuis le référendum montre ne pas avoir de vision à propos de la question alimentaire, vient de proposer une loi agricole où les agriculteurs sont réduits au rôle de gardiens des paysages, selon une approche de la gestion des terres purement environnementale. Certes, c'est très positif, voire nécessaire, d'adresser les questions des sols et du carbone... Mais il n'y a toujours pas de plan alimentaire national! Or, à quoi sert la terre: à nourrir la population ou à la contemplation des riches ?

Depuis le plan dit "de Chequers" présenté en juillet par le gouvernement, qui contient aussi quelques mesures visant à anticiper les conséquences du Brexit dans le secteur agroalimentaire, mes collègues chercheurs et moi ne savons pas du tout si et comment le gouvernement continue de réfléchir à la question. Nos recherches depuis deux ans nous ont convaincus que l'ensemble des acteurs du secteur sont laissés dans la même ignorance. Ceci est inacceptable. Un enjeu aussi sérieux, économiquement, politiquement et culturellement, doit être discuté sérieusement et publiquement.

Propos recueillis par Giulietta Gamberini

Tim Lang

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 26/12/2018 à 21:25 :
Je crois que la presse n'a pas suffisamment précisé que les dix plaies d’Égypte s'abattront sur la perfide Albion au lendemain du Brexit, donc dans moins de 100 jours ...
a écrit le 26/12/2018 à 10:17 :
mais non mais non....

le Royaume Uni a tous les pays comme Australie, Nouvelle Zélande, Afrique du Sud, .... seront ravis de livrer plus...
Ensuite, la Turquie, les pays du Maghreb ayant accès à la mer seront très heureux de livrer fruit et légumes au Royaume Uni par containers entiers dans les ports anglais...

Ceux qui ont le plus à perdre sont les agriculteurs francais avec leur FNSEA, leur produits trop chers et de qualité moyenne.

N´oublions pas l´Espagne qui pourra livrer également par conteneurs entiers dans les prts anglais sans état d´ame pours les autres pays de l´UE...

Par contre l´UE va perdre l´accès aux zones de peche tout autour du Royaume Uni.
le kg de poisson va devenir hors de prix pour les consommateurs de l´UE
Réponse de le 26/12/2018 à 17:32 :
Cela serait bien que vous lisiez l'article afin de comprendre que le pbm ce n'est pas d'importer de containers venus de je ne sais-où.
Il y a des questions de main d'œuvre, de normes sanitaires, de marchés d'export pour les produits britanniques.
Et votre supputation sur l'incidence du Brexit sur le prix du poisson, vaste blague. Cela va faire souffrir les quelques miliers de pécheurs UE qui pèchent en zone UK, mais cela ne bouleversera pas le marché.
Bref, tout va bien pour l'aveugle qui tombe du haut de la falaise sans voir le sol arriver.
a écrit le 25/12/2018 à 22:05 :
Ben tout le monde sait depuis longtemps que l'Angleterre a peu de terres arables, elles sont de mauvaise qualité, et le climat y est désastreux pour la culture, et que ce pays n'a pas l'autosuffisance alimentaire.
Faudra bien qu'ils s'arrangent avec leurs voisins brexit ou pas, remarque, comme les pays d'Afrique du nord ils ont du pétrole ça peut le faire.
a écrit le 25/12/2018 à 8:13 :
il n'y aura PAS de Brexit : cette pantalonnade qui dure depuis des années se soldera par un nouveau vote :.....et vive la dénicratie !
Réponse de le 25/12/2018 à 8:48 :
A HassaCF.
Helas vous vous trompez.
A Londres bcp d'apparts et maisons particulieres sont a la vente avec des prix tres bas. De l'ordre de 30%.
Du jamais vu. Les etrangers desertent la City.
Ce n'est plus une illusion.
Réponse de le 25/12/2018 à 10:35 :
Il y aura certainement un brexit ( je dirais probabilité de 70%) mais ça ne sera pas grâce aux politiciens brexiters qui ont fuit à l'anglaise. Mais en cas d'échec ou de succés, ces gens là réapparaîtront pour critiquer.
Réponse de le 25/12/2018 à 11:54 :
Il y aura un Brexit dur ou mou mais il y aura un Brexit, l' agitation des eurocrates en témoigne qui voient cette Ue arbitraire se défaire sous leurs yeux ..
a écrit le 24/12/2018 à 16:49 :
pourquoi de telles personnes sensées ne se sont elles pas exprimées avant que le référendum sur le Brexit n'ait abouti au résultat que l'on connait ? Je n'imagine pas que ceux qui se sont prononcés pour ce brexit auraient pris une telle décision après avoir été informés de tous les enjeux pour l'économie anglaise liés au Brexit.
Réponse de le 24/12/2018 à 18:14 :
On remplace un fournisseur par un autre, élémentaire Watson ; comment ont fait les Russes en adoptant les contre-sanctions européennes ?
Plus un produit agricole français, point.

Cessez d' agiter des peurs, ça va bien se passer..
Réponse de le 26/12/2018 à 14:06 :
Oui-Oui au pays de l'économie globalisée !
Les russes n'exportent rien, donc si ils n'ont plus accès aux produits UE, ils prennent ailleurs.
UK exporte vers l'UE. Si leurs standards alimentaires ne sont plus au niveau des notres, ils ne pourront plus exporter vers l'UE. Ok les USA se trouveront un nouveau débouche, les anglais ne créveront pas de faim...mais ils ne vont pas remplacer leur exportations vers l'uE en exportation vers les USA...
a écrit le 26/09/2018 à 21:21 :
Petite ile surpeuplée (comme notre planète), le modèle économique mondial a cependant besoin que l'on continue à faire plus d'enfants/consommateurs.
a écrit le 26/09/2018 à 16:39 :
Votre message est bizarre ...Colibris .Ce que je sais de l'art culinaire britannique ,sauf récentes exceptions ,c'est que lorsque c'est chaud c'est de la bière et quand c'est froid c'est de la soupe!Lorsque la GB est entrée dans l'Union Européenne il a fallu reprendre les discussions sur la définition de la confiture car le pourcentage de fruits tend vers zéro chez eux ..Aujourd'hui notre ministre de l'économie vient de déclarer que le problème du brexit n'est pas une priorité en Europe et il a bien raison !
Réponse de le 24/12/2018 à 18:06 :
Autant certaines de vos réflexions me semblent convaincantes autant votre connaissance de la cuisine anglaise est nulle et votre jugement suffisant. French humour ? Ou arrogance.
Réponse de le 25/12/2018 à 10:39 :
@ricojaneiro
Je crois que le monde entier sait que la gastronomie n'est pas le point fort des anglais.
a écrit le 25/09/2018 à 18:01 :
Comment pouvez vous comparer une étude à une balade du dimanche?..
a écrit le 25/09/2018 à 16:15 :
Le paragraphe sur les futurs standards alimentaires après le brexit en GB est très important .Lors de la crise de la ''vache folle '' ( ESB )les autorités britanniques se sont souciées de leurs consommateurs et longtemps après des européens, pour continuer à exporter .L'Express du 14/09/2000 l'avait expliqué sous le titre ''le roman noir de la vache folle '' .Toujours en ligne .La confiance lorsqu'elle est perdue ,elle est perdue .c'est pour cela que l'idée de faire percevoir et contrôler les droits du tarif extérieur commun par les douaniers britanniques n'est pas pertinente .Actuellement il n'y a pas de solidarité alors après la sortie...
a écrit le 25/09/2018 à 14:43 :
tout cela est très largement inexact, en effet, il suffit de se promener pour voir, qu'à l'opposé de l'agriculture française, chaque ferme a son magasin et vend en direct.
a écrit le 25/09/2018 à 13:58 :
Les limites de la spécialisation des nations : les british se sont spécialisés dans la finance... c'est viable lorsqu'on fait parti d'un réseau puissant, tel que l'UE. Ils sont joué avec le feu en accentuant les inégalités et en voulant jouer les séparatistes : le constat sera comique lorsqu'on rapportera des émeutes de la faim dans cette royauté. Les agriculteurs seront de nouveau riches.
a écrit le 25/09/2018 à 10:12 :
très informatif, merci
mon fils est à l'UK, je ne pourais plus lui mettre des saucisses sèches de canard dans la valise?

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :