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ClimatEnergie & Environnement

14 juin 1963 : Chinon appuie sur le bouton nucléaire

Eric Walther

Publié le 26 décembre 2011 à 21:28 - Mis à jour le 26 décembre 2011 à 21:29

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À l'époque, point de débat ou presque. Le commissariat à l'Énergie atomique, pilier du nucléaire français et fer de lance de la force de frappe, est associé à EDF pour développer une filière civile. C'est le site de Chinon, au bord d'une Loire capricieuse, qui va essuyer les plâtres de ce qui deviendra un pôle d'excellence de l'industrie française.

Edmond Ventre respire. Entouré de ses équipes campées devant l'énorme pupitre de commandes qui surveille à travers ses vitres le groupe turboalternateur, le patron de la centrale nucléaire de Chinon voit le témoin s'allumer : la turbine vient d'être couplée au réseau. Ce 14 juin 1963, EDF délivre ses premiers kWh nucléaires. Certes, on a déjà produit en France de l'électricité d'origine atomique, comme on disait à l'époque. À Marcoule et au Bugey, le CEA expérimente depuis sept ans en grandeur réelle la filière dite du graphite-gaz (voir ci-dessous). Et il y a maintenant neuf mois, le 16 septembre 1962, le réacteur de Chinon, EDF1, protégé par cette énorme boule métallique de 55 mètres de diamètre plantée en bord de Loire, a divergé. « Pour la foule qui se pressait dans la salle de commandes, cela avait été le vrai moment d'émotion », se souvient Jean-Jacques Martin, chargé à Chinon de la formation du personnel à la radioprotection. Lorsque les barres de contrôle qui grimpent dans le réacteur s'arrêtent, que les noyaux d'atome d'uranium fissionnent en libérant des neutrons qui eux-mêmes vont fissionner... La réaction en chaîne.

Il n'empêche, ce jour de printemps est historique pour EDF. Car l'aventure de Chinon a été agitée et va continuer de l'être. Enfin, Chinon... pas vraiment. C'est en fait à une petite dizaine de kilomètres, sur le territoire de la commune d'Avoine, que sont arrivés les premiers bulldozers en 1957 pour préparer le terrain à la construction de la centrale. Dans la petite bataille livrée à l'époque pour baptiser le site, les dirigeants de l'entreprise ont jugé qu'une appellation d'origine d'un vignoble était plus prestigieuse qu'une céréale tout juste bonne à nourrir les chevaux et les poules. La menace de démission du conseil municipal de ladite Avoine n'y avait rien fait.

Un petit incident à côté des galères rencontrées pendant six ans au bord d'une Loire capricieuse. Les crues bien sûr, qui par deux fois inonderont le chantier dont les remblais n'étaient pas achevés. Remblais qui donneront des idées au très imaginatif responsable de l'aménagement, François Jégou. Ainsi, pour renforcer la digue servant à protéger le canal chargé de réguler les flux, il fit couler pas moins de 80 vieux camions et autobus chargés de pierres. Côté centrale elle-même, la partie n'a pas non plus été facile. Ainsi, lorsque, au petit matin du 13 février 1959, une fissure de 10 mètres apparut brutalement dans le caisson en acier du réacteur, les ingénieurs métallurgistes prirent un sacré coup au moral.

C'est le lot de toute première. « Chinon a eu avant tout une vocation expérimentale », reconnaît Lucien Bertron, arrivé sur le site en octobre 1963 comme représentant du Service général de radioprotection. D'ailleurs, raconte-t-il, c'est Chinon 3, mis en service en 1966 (500 MW contre 70 pour EDF1 qui produira modestement 8 GWh en 1963 et 168 en 1964 après cinq mois d'arrêt), qui a rencontré le plus de difficultés. Et de revenir avec un peu d'émotion sur le mystère des échangeurs. « C'était une vibration. Une sorte de musique dont on n'arrivait pas à localiser l'origine. » Il faudra pour comprendre l'intervention d'un robot fourni par Hispano-Suiza qui découvrira l'existence de points d'oxydation dans les structures desdits échangeurs.

Une première aussi pour la sécurité. « Notre conception en la matière était très différente de celle du CEA, qui privilégiait la stratégie du contrôle des personnels par des équipes ad hoc. Alors que nous voulions, à EDF, que chaque personne devienne responsable de sa propre protection », explique Jean-Jacques Martin. Une divergence parmi d'autres, dans une période qui a consacré l'affranchissement d'EDF vis-à-vis du CEA, détenteur historique de la connaissance nucléaire (les réacteurs de Chinon produiront aussi du plutonium à vocation militaire pour le compte de son partenaire). Cette émancipation sera consommée en octobre 1969 avec l'annonce de l'abandon définitif de la filière graphite-gaz au profit de celle des réacteurs à eau pressurisée.

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La sécurité, donc. Mais la peur ? Cette peur de l'inconnu, de l'incompréhensible pour la plupart des employés de la centrale et des riverains du site. « Le sentiment d'être pionnier primait sur tous les autres », assure Lucien Bertron. « Il y avait avant tout une envie de savoir, mais pas de crainte », renchérit Jean-Jacques Martin. Dans les « cités EDF » construites alentour, on était toujours sur le pont. « Lorsqu'on entendait le véhicule d'un agent d'astreinte partir en pleine nuit pour la ?boule?, ils étaient nombreux à se lever pour s'y coller », se souvient-il. Et puis, la centrale, comme partout ailleurs par la suite, a été une source de développement inespérée pour la région.

L'information du public en était à ses balbutiements. « La demande était quasi inexistante », juge aujourd'hui Lucien Bertron. Et puis, il n'y a pas eu d'incident notoire. Seule l'irradiation d'un agent d'entreprise extérieur revenu sur le lieu de son intervention, alors qu'un « canal de combustible » avait été réactivé, a suscité de l'inquiétude. Exposé pendant une trentaine de secondes, il fut hospitalisé quelques semaines et attentivement suivi ensuite. Cinq ans plus tard, les responsables de la radioprotection apprirent avec soulagement son décès... dans un accident de voiture.

Ne demandez pas à Lucien Bertron si pendant toute cette période, il a pu douter de la parole officielle : « Je n'ai jamais eu le sentiment qu'il y avait des choses que l'on ne nous disait pas. » Quant à Jean-Jacques Martin, à l'affût des moindres traces de contamination, il n'en a trouvé autour de la centrale que dans les heures suivant de gros orages : « Ça marchait presque à chaque fois. Je faisais sortir les véhicules équipés d'appareils de mesures. Et hop ! les aiguilles grimpaient. Quand la pluie lave l'atmosphère sur de grosses épaisseurs, elle ramasse tout ce qui s'y trouve. » Mais d'où venaient ces traces ? « Il s'agissait à l'évidence des résidus d'essais nucléaires atmosphériques que les militaires américains effectuaient à l'époque dans le désert du Nevada. » Limpide.

Le 16 avril 1973, EDF1 s'est arrêté après avoir fonctionné pendant 43.266 heures et produit 2.512.000 kWh. La « boule » a été transformée en musée de l'atome.

Eric Walther

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