DOSSIER SPÉCIAL. Malgré la guerre en Ukraine, le géant russe de l’atome civil, Rosatom, entretient toujours des liens étroits avec le Vieux continent, qui en dépend pour alimenter plusieurs de ses centrales, notamment en Europe centrale et orientale. Surtout, son empire dépasse largement les frontières des Vingt-Sept, puisque l'entreprise compte le plus grand nombre de projets de réacteurs nucléaires sur le globe. Et pour cause, celle-ci ne joue pas à armes égales avec ses concurrents occidentaux,...Plus d'un an après le début de la guerre en Ukraine, rares sont les Français qui n'ont jamais entendu parler de Gazprom, cette immense compagnie russe spécialisée dans l'extraction et le commerce du gaz naturel. Et pour cause, depuis février 2022, l'Europe lutte pour se défaire de son emprise, alors que la société contrôlée par le Kremlin lui a coupé le robinet au fil des mois.
De quoi voler la vedette à une autre entreprise russe, à l'influence grandissante mais dont le nom reste peu connu du grand public : le géant du nucléaire Rosatom. Ce dernier revêt pourtant un rôle stratégique dans l'approvisionnement électrique de l'Union européenne, en alimentant nombre de ses réacteurs. Preuve que le secteur de l'atome civil est loin de se soustraire aux enjeux géopolitiques, les liens s'avèrent d'ailleurs plus complexes encore que pour le gaz russe. « Afin de remplacer ce dernier, vous pouvez trouver du GNL [gaz naturel liquéfié, ndlr] quelque part dans le monde en relativement peu de temps. Mais il est impossible de faire de même pour le combustible nucléaire, tant la chaîne d'approvisionnement reste lourde et complexe », glisse un connaisseur du secteur.
Malgré le conflit en cours, le business de Rosatom continue donc en coulisse, sans essuyer de sanctions ni du côté de Bruxelles, ni de celui de Moscou. « Cela arrange la Russie, qui tente de ne pas politiser la question », explique à La Tribune Tatiana Romanova, professeure de relations internationales à l'Université d'Etat de Saint-Pétersbourg. Mais aussi l'Europe, bien incapable de s'en priver à moyen terme. Début février, des données compilées par le Royal United Services Institute du Royaume-Uni montraient ainsi que les achats de combustible et de technologie nucléaires russes par l'Union européenne ont atteint en 2022 leur plus haut niveau depuis trois ans.
Seul Rosatom sait assembler les combustibles de certaines centrales en Europe
Et ce commerce prend racine dès l'amont du cycle, à travers la transformation du combustible utilisé dans les centrales nucléaires. Car avant de pouvoir produire de l'électricité, l'uranium extrait des mines doit être enrichi, via un processus industriel consistant à augmenter la proportion d'isotopes fissiles. Or, le pays dirigé par Vladimir Poutine reste le leader incontesté en la matière, avec 40% des capacités mondiales dont 30% en Europe et 25% aux Etats-Unis. Un héritage de la guerre froide qui enchaîne les Occidentaux, du moins sur le court terme.