Nucléaire : pourquoi le géant russe Rosatom pourrait prendre 20% des turbines Arabelle

Alors qu'EDF doit concrétiser le rachat des turbines Arabelle auprès du General Electric, le géant russe Rosatom pourrait intégrer le capital de la filiale chapeautant cette activité stratégique de la filière nucléaire tricolore. Alors que la France ambitionne de retrouver l'autonomie de son atome et que les sanctions économiques pleuvent sur la Russie, cette possibilité rapportée par Le Figaro pourrait interpeller. En réalité, elle souligne des liens étroits qu'entretiennent les deux pays sur certaines activités nucléaires.

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(Crédits : EVGENIA NOVOZHENINA)

Le dossier des célèbres turbines vapeur Arabelle, qui équipent les réacteurs nucléaires EPR, est décidément à rebondissements. Et prend une dimension hautement politique alors que la guerre en Ukraine fait rage et que les Occidentaux renforcent leurs sanctions envers la Russie. Selon le Figaro, le géant du nucléaire russe Rosatom pourrait en effet intégrer le capital de l'entreprise chapeautant cette activité stratégique de la filière nucléaire tricolore, qui va être rachetée auprès de General Electric (GE) par EDF.

En août dernier, La Tribune révélait que l'électricien français allait acquérir GE Steam Power (dont la société GEAST), une information ensuite officialisée au mois de février 2022 et l'annonce de négociations exclusives entre les deux entreprises. Ces turbines sont les plus puissantes du marché et équipent près d'un tiers des centrales nucléaires dans le monde. Elles avaient été vendues en 2014 par le français Alstom à l'américain GE, une vente dont un des acteurs était alors Emmanuel Macron, secrétaire général adjoint à l'Élysée puis ministre de l'Économie de François Hollande.

Mardi soir, Le Figaro a dévoilé le potentiel montage capitalistique de la future entité qui accueillera cette activité nucléaire. Selon le quotidien, le géant russe du nucléaire Rosatom devrait prendre 20% du capital de GEAST qui contient l'activité des turbines. EDF détiendrait les 80 % restants.

Pas de sanctions pour le moment contre le nucléaire russe

Cette prise de participation russe pourrait interpeller à première vue, au moins pour deux raisons : le contexte des sanctions économiques imposées par les Occidentaux à la Russie suite à l'invasion de l'Ukraine, et l'ambition d'indépendance de la filière nucléaire française qui justifiait alors ce rachat des turbines.

Concernant les conséquences du conflit ukrainien, cette opération pourrait tout de même se concrétiser dans la mesure où les représailles économiques ne concernent pas, pour le moment, le secteur du nucléaire (ni le pétrole et le gaz). "Tant que les sanctions contre la Russie ne concernent pas le nucléaire, l'arrivée de Rosatom au capital de GEAST reste d'actualité", explique au Figaro une source gouvernementale.

Reste la question de l'indépendance de la filière française. Cette entrée au capital du géant russe s'explique notamment par l'activité de GEAST avec Rosatom. En effet, sa collaboration avec le Russe représente 50% du chiffre d'affaires de l'usine de Belfort, haut-lieu de la production des turbines. Près de 70% de la chaîne de valeur de cet élément stratégique sont assurés en France, notamment sur des sites industriels comme Belfort et La Courneuve.

"Je rappelle que Rosatom utilise et achète depuis longtemps pour ses centrales les turbines Arabelle fabriquées par Alstom puis General Electric, c'est même son principal client", expliquait dimanche dans le JDD Henri Proglio, l'ancien patron d'EDF et membre du conseil international de Rosatom.

Rosatom est dépendant de GEAST

Du côté Russe, une entrée au capital de GEAST relève de l'intérêt stratégique majeur. Les deux entreprises sont concurrentes sur la production de réacteurs nucléaires : le Français produisant l'EPR et le Russe le VVR. Avec ce rachat, l'électricien français se retrouverait également dans une posture de fournisseur de son concurrent direct. GEAST produit en effet pour Rosatom la turbine vapeur géante, l'alternateur ainsi que l'îlot conventionnel de son réacteur.

La collaboration entre EDF et Rosatom n'est pas nouvelle. Rosenergoatom, une filiale exploitante de Rosatom, collabore depuis 30 ans avec l'électricien français. "Les deux entités ont développé un partenariat exclusif qui couvre toutes les étapes de l'exploitation des centrales, depuis la conception de réacteurs jusqu'à leur mise en service", détaille la Société Française d'Énergie Nucléaire. En 2012, le consortium conduit par Rosenergoatom et EDF a permis de réaliser le projet d'extension de la durée d'exploitation de l'unité n°5 de la centrale de Kozloduy en Bulgarie.

Plus récemment, fin novembre 2021, Rosatom et le français Framatome - filiale à 75% d'EDF - annonçait un "nouvel accord stratégique de coopération à long terme visant à consolider les efforts des deux entreprises pour développer des technologies de fabrication de combustible et de systèmes de contrôle-commande" des réacteurs nucléaires".

Des liens étroits entre la filière nucléaire française et russe

Pour rappel, EDF devrait débourser environ 200 millions de dollars pour le rachat d'une partie des activités nucléaires de GE. Selon les chiffres publiés le 10 février dernier par le groupe, le montant envisagé est en effet basé sur une valeur d'entreprise de 273 millions de dollars, dont 73 millions de passifs assimilés à de la dette. Par ailleurs, il faut ajouter la "trésorerie laissée dans l'entreprise", estimée à environ 900 millions de dollars (des paiements anticipés reçus de clients pour de nouveaux projets) pour une valorisation de l'activité d'environ 1,2 milliard de dollars au total.

Reste à savoir si les conséquences de la guerre en Ukraine et les sanctions envers les activités économiques russes pourraient faire baisser la facture. Si un embargo sur l'atome russe - et donc sur les activités de Rosatom - était adopté, le montant du deal pourrait être réduit. "Si Rosatom disparaît du tableau, Arabelle n'aura plus la même valeur", assure au Figaro un proche du dossier.  Un représentant du syndicat à Belfort, Alexis Sesmat, confirme sur les ondes de Radio France : "Si on perd le marché russe il est évident que le prix d'achat doit être revu en conséquence".

D'autres entreprises françaises pourraient toutefois également être touchées par des sanctions visant Rosatom. En 2018, la Société Française d'Énergie Nucléaire relevait que "Vinci, Bouygues, Assystem, Bureau Veritas, Dassault Systèmes sont également impliqués dans les projets export de centrales nucléaires de Rosatom". Et la coopération franco-russe dans le nucléaire ne se limite pas à la production de réacteurs.

Fin 2021, l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs annonçait avoir signé un accord avec Rosatom dans le but de développer une coopération dans la construction en Russie d'un système national pour la gestion des déchets radioactifs.

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Commentaires 2
à écrit le 30/05/2022 à 11:56
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Ukraine et nucleaire ? Nous sommes totalement manipules par Macron,Holland,e et autres,plus Biden,Pourine !

à écrit le 10/03/2022 à 20:08
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Dans cette affaire, on n'est plus à une connerie près : - Le PDG d'Alstom trouve le moyen de vendre ses turbines à vapeur à bas prix à GE, sans que l'Etat ne bouge, bien au contraire. Pas de soucis ! nous avons l'exclusivité mondiale de cette techn...

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