Le démantèlement nucléaire, un grand marché en devenir

Isabelle Boucq

A view of the power plant at Jaslovske Bohunice, located in Western Slovakia 43 miles (70 kilometers) north of Bratislava, March 20, 2011.
REUTERS/Radovan Stoklasa

Isabelle Boucq

A view of the power plant at Jaslovske Bohunice, located in Western Slovakia 43 miles (70 kilometers) north of Bratislava, March 20, 2011.
REUTERS/Radovan Stoklasa
Démanteler une centrale nucléaire, mode d'emploi. En France, l'Agence de sûreté nucléaire (ASN) recense actuellement plus de 25 installations nucléaires en cours de démantèlement et une trentaine d'installations déclassées. Au-delà de la question, politiquement et économiquement sensible, de l'arrêt et du démantèlement de la centrale alsacienne de Fessenheim, promis par le candidat Hollande dans l'accord avec les écologistes, le sujet est l'occasion de souligner que la France dispose dans ce domaine d'une filière d'excellence.
Pionnier du nucléaire, le CEA a naturellement été le premier exploitant à procéder à des démantèlements dès les années 1980.
Depuis quinze ans, EDF a également entamé la déconstruction de neuf réacteurs, dont celui de la centrale de Chooz A dans les Ardennes, prototype de la filière réacteur à eau pressurisée (REP), qui devrait s'achever vers 2021 au terme d'un chantier de vingt ans qui aura coûté 350 millions d'euros. L'électricien en tirera des leçons indispensables pour démanteler son parc de 58 réacteurs REP. « L'enjeu devant nous est d'arriver à une industrialisation et à un gain en termes d'efficacité industrielle, avec une reproduction et une optimisation à grande échelle de procédés que nous avons déjà testés sur nos chantiers actuels », explique Sylvain Granger, directeur des projets déconstruction et déchets à EDF, qui considère d'ores et déjà que ces compétences seront exportables hors des frontières.
Pour schématiser, un démantèlement com- porte trois étapes : la mise à l'arrêt définitif avec l'enlèvement du combustible radioactif et le nettoyage chimique des circuits avant de les découper, le démantèlement des bâtiments de l'extérieur vers l'intérieur, et enfin le découpage de la cuve. On estime que 80% des déchets ne sont pas radioactifs. Ils sont traités dans les filières classiques par Veolia, Suez Environnement ou d'autres. Quant aux 20% qui le sont, 80% à 90% sont des déchets de très faible activité (TFA). La France ayant fait le choix de ne pas fixer de seuil de libération en dessous duquel les déchets issus du nucléaire sont traités comme des déchets conventionnels, le volume de déchets serait multiplié par 6 ou 7 par rapport aux autres pays européens.
À lui seul, le démantèlement lié au CEA représenterait plus de 700 millions d'euros, dont 300 sur le site de Marcoule. EDF a provisionné 20 milliards d'euros pour déconstruire ses 58 réacteurs.
Le « Grand Carénage », programme qui a pour but d'exploiter les centrales au-delà de quarante ans pour un coût estimé
Il cite le chantier de démantèlement de l'unité UP 2.400 de l'usine Areva à La Hague ou celui de l'UP1 sur le site du CEA à Marcoule. Areva vient de signer un nouveau contrat d'assainissement d'une installation du CEA à Saclay. Ce contrat de plusieurs millions d'euros occupera les équipes d'Alain Vandercruyssen pendant au moins cinq ans. En tout, le démantèlement emploie 3.700 personnes à Areva.
Au début des années 2000, Onet Technologies accompagne la dénucléarisation du site CEA de Grenoble, projet qui aura pris une bonne douzaine d'années pour un coût final d'environ 300 millions d'euros. Maxime Michel-Noël, directeur commercial et développement à Onet Technologies, estime lui aussi que le marché devrait croître.
Chaque semaine, les enjeux clés de la transition écologique.

De son point de vue, la structure des contrats est une difficulté particulière dans ce secteur.
Pour Onet Technologies, le CEA est à la fois un donneur d'ordres, un partenaire de recherche et un allié pour décrocher des contrats à l'étranger, comme le montre l'exemple de Fukushima.
Même son de cloche à EDF.
EDF affiche clairement ses ambitions inter- nationales. Les autres acteurs ne sont pas en reste.
À l'international, Maxime Michel-Noël à Onet Technologies distingue deux profils :
Mais il veut tempérer les espoirs sur la manne que représenterait le démantèlement à l'échelle mondiale :
Lorsqu'on demande si le secteur du démantèlement nucléaire est créateur d'entreprises, on cite invariablement Oreka Solutions. Depuis 2013, cette société implantée près du CEA Marcoule commercialise son logiciel DEM plus for nuclear (« DEM » pour démantèlement, exploitation, maintenance) qui permet, à partir d'une maquette 3D, de produire plusieurs scénarios de démantèlement et d'estimer la durée, le coût, la dose et les déchets produits. Le lieu d'établissement d'Oreka Solutions n'est pas un hasard : le CEA est un partenaire indispensable qui a participé au développement du logiciel, notamment en ouvrant à la société d'ingénierie les portes de sa salle immersive pour valider les projets et entraîner les opérateurs.
Cet ancien d'Areva et du groupe Suez avoue qu'il ne connaît pas d'autres exemples de PME qui se lancent dans ce secteur, car il faut avoir les reins solides pour s'imposer sur ce marché très réglementé. D'où l'intérêt pour Oreka Solutions d'avoir rejoint le Pôle de valorisation des sites industriels (PVSI). Pour regrouper les acteurs du démantèlement et d'autres secteurs connexes présents dans la région de Marcoule, le CEA et quelques partenaires locaux ont créé le PVSI en 2014.
Le PVSI revendique sa place sur la scène nationale en organisant les Assises du démantèlement, dont la troisième édition aura lieu les 14 et 15 décembre prochains.
Isabelle Boucq
Alimentation : pourquoi le blé français est menacé par l'explosion des importations
Forêts : « Plusieurs réglementations européennes très lourdes posent problème à la Suède »
Vins de Bordeaux : les prix des vignes s'effondrent en Gironde
Climat : en Suède, la forêt est devenue une industrie du futur