Les acteurs de la transition énergétique (4/4) : l'experte

 |   |  1052  mots
Corine Dubruel, présidente du groupement CentraleSupelec Energie et directrice d'Innoville 2021.
Corine Dubruel, présidente du groupement CentraleSupelec Energie et directrice d'Innoville 2021. (Crédits : Reuters)
[ Série d'été ] Energies renouvelables, réseaux intelligents, digitalisation, nouveaux pouvoirs des consommateurs et des collectivités, nouveaux entrants, modèles économiques obsolètes… Quatre acteurs - producteur, consommateur, ONG et experte - exposent les enjeux que représente la transition énergétique pour le secteur. Aujourd'hui, Corine Dubruel, présidente du groupement CentraleSupelec Energie et directeur d'Innoville 2021.

Dans le cadre des nombreuses responsabilités exécutives qu'elles a occupées en France et à l'international au sein de groupes tels que Engie, Vinci Energies, GE/Alstom ou ABB, Corine Dubruel s'est frottée au développement de nouvelles activités, au pilotage d'organisations commerciales et marketing dans les secteurs de l'énergie, des réseaux électriques intelligents et des services industriels et environnementaux. Elle préside le groupement CentraleSupelec Energie et dirige Innoville 2021, une initiative qui vise à rapprocher le privé du public pour construire la ville de demain au service des territoires et des citoyens.

Un système durable au service des usagers

En préambule, Corine Dubruel note que:

« Lorsque le sujet de la transition énergétique est abordé, il est toujours question de l'objectif à atteindre : décarbonation de la production, décentralisation et digitalisation des échanges, mais rarement de l'approche système à adopter pour y parvenir. »

Pourtant, cela soulève de nombreuses questions. Par exemple : qui pilote ? Va-t-on vers de nouveaux métiers ? La solution consiste-t-elle à scinder brutalement ses activités comme l'a fait E.ON par exemple ? « La vraie question est de savoir comment aller vers un système durable au service des usagers », rappelle-t-elle.

Elle regrette également qu'on ne se focalise que sur l'énergie électrique, et, par ailleurs, qu'on n'exploite pas suffisamment l'existant, en particulier les centrales à cycles combinés gaz ou les cogénérations industrielles. « Les Allemands, eux, viennent de reconnaître que leur plan Energiewende (transition énergétique, Ndlr) était jusqu'à maintenant trop orienté électricité et viennent de décider de mettre en place des incitations pour développer la cogénération industrielle », souligne-t-elle.

Les centrales à cycles combinés gaz présentent à ses yeux de précieux avantages : une forte rentabilité et une pollution nettement moindre que celle des centrales charbon. « En outre, elles peuvent fournir l'énergie de base, sont rapides à construire, faciles à financer et à exploiter. »

Organiser le passage d'expérience

 Forte de ses années passées au sein de grands acteurs de l'énergie, elle constate :

« Auparavant, les entreprises du secteur raisonnaient à un horizon de 25 ans, maintenant elles doivent se montrer beaucoup plus réactives afin de faire face à une nouvelle forme de concurrence en provenance des GAFAS et des Telcos. »

Face à des incertitudes majeures portant sur leur compétitivité dans un contexte de prix régulés, sur leur poids sur les marchés de gros, sur les enjeux liés à la sécurité et à la gouvernance de la donnée, etc. elles ont de multiples questions à résoudre : comment organiser le passage d'expérience concernant les métiers et créer des compétences, notamment en intelligence artificielle et en modélisation de systèmes, « car demain ce seront des systèmes de systèmes qu'il faudra gérer » ; comment faire face aux enjeux de transformation liés à l'Internet des objets et notamment au smart home, « vers lequel elles doivent impérativement aller ? »

« Les utilities vont devoir créer très rapidement des compétences informatiques et même des profils de data scientist, affirme Corine Dubruel. En effet, les métiers de demain se créeront majoritairement dans l'exploitation des données aval du compteur, qui génèrera de nouveaux usages et de nouveaux business », anticipe-t-elle.

Pour y parvenir, il importe de faire évoluer les filières de formation et former les trentenaires et les quadragénaires à ces nouveaux métiers. « Tout en conservant des énergéticiens, car un électron reste un électron », observe-t-elle.

Allier services décentralisés et sécurité du centralisé

Corine Dubruel soulève un raccourci trop souvent constaté :

« Les énergies renouvelables ne sont pas toutes décentralisées. Qu'il s'agisse des barrages hydrauliques, pour lesquels il existe encore des opportunités en Afrique ou en Chine, des grandes centrales solaires de Californie ou d'Afrique du Nord ou des grandes fermes éoliennes terrestre, ce sont des productions centralisées. »

Autre erreur trop souvent commise : le risque de saturation du réseau électrique par l'injection d'énergies renouvelables intermittentes. Aujourd'hui, il y a 4 gigawatts de capacités solaires installées en France « or le réseau peut en absorber sans problème 20 GW » affirme-t-elle.

« Pour le décentralisé, on peut espérer de vraies capacités de stockage d'ici 3 ans et la parité réseau d'ici 2 ans, estime-t-elle. Mais on devrait concentrer plus d'efforts de R&D sur le stockage avant d'aller vers une énergie décentralisée." Quoi qu'il en soit,

 « il faut assurer concomitamment le développement de services décentralisés et la sécurité du centralisé, dont on aura toujours besoin.»

« La question de fonds porte sur la nécessité de diminuer la pollution de façon drastique. Pour cela, il faut supprimer les centrales à charbon et développer les transports propres, électriques et hybrides. Ce qui signifie également construire sans attendre des infrastructures cohérentes. »

Bâtir une politique industrielle commune en Europe

Les années passées au sein de grandes entreprises internationales permettent à Corine Dubruel de distinguer les approches américaine et européenne de la transition énergétique.

« L'Europe devrait se pencher sur le sujet, malheureusement il n'existe pas de consensus sur le système énergétique qui fonctionne, déplore-t-elle. Par exemple, il n'y a pas de position européenne commune sur ce que devrait être la place du nucléaire ou celle des centrales à charbon. »

En revanche, « comparés aux Etats-Unis, les régulateurs européens sont plutôt en avance quant à leur capacité à inciter les acteurs à la digitalisation. »

Par ailleurs, sur des sujets tels que les micro-grids virtuels, qui permettent de valoriser l'électricité produite entre bâtiments et de développer des économies locales connectées, « l'Europe dispose d'un réseau électrique déjà intelligent et très bien organisé. »

De façon générale, « De nombreuses initiatives tendent à prouver que l'Europe saura mettre en place une économie collaborative et décentralisée tout en préservant l'acquis actuel d'un réseau centralisé. »

Cependant, « La nécessité d'une vraie politique industrielle commune autour des réseaux électriques s'impose pour mieux mettre en œuvre cette économie d'énergies décentralisées et digitalisées. »

Retrouvez ici les autres épisodes de "Les acteurs de la transition énergétique" 
et toutes nos autres séries d'été >>

Serie ETE2

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 01/09/2016 à 8:45 :
Beaucoup d'enthousiasme mais une réalité économique bien plus cruelle avec des lobbys énergétiques puissant faisant barrage au progrès et aux énergies durables, les commentaires ici présents de leurs bons soldats le prouvant. En néolibéralisme ce n'est pas la volonté qui fait avancer le progrès mais l'argent et comme celui-ci est détenu par peu de gens et incapables de voir plus loin que le bout de leur nez les énergies polluantes ont encore de beaux jours devant elles.

Par ailleurs je pense qu'il serait bon d'arrêter les barrages hydroélectriques qui détruisent l'écosytéme et sont une énergie centralisée, le problème majeur de l'économie centralisée étant qu'elle n'appartient qu'à quelques uns qui en font bien souvent n'importe quoi, le domaine du nucléaire ne me démentira pas.

Et enfin compter sur l'europe pour faire progresser des idées nouvelles est franchement naïf, les dirigeants européens étant campés sur les positions de l'oligarchie européenne, attendre quoi que ce soit de cette institution est bien illusoire, l'oligarchie étant conservatrice de nature elle préfèrera toujours les vieilles énergies, car elle préfère toujours les vieux trucs obsolètes, ça la rassure, que de prendre des risques même mesurés.
Réponse de le 01/09/2016 à 11:05 :
Parce que vous croyez vraiment que les ENR ne forment pas un lobby ?? Ce discours plein de procès d'intention est ridicule.
Réponse de le 01/09/2016 à 14:26 :
En France la plupart des entreprises de panneaux solaires sont rachetées par... EDF. Par ailleurs le lobby des ENR n'existe pas, vous racontez n'importe quoi.

J'adore quand des bons soldats aux ordres comme vous viennent me répondre, je garde toujours de nombreuses surprises de ce genre à leur opposer.


En voulez vous encore ? J'ai de nombreux exemples très concrets à donner, sachez bien que ce serait avec le plus grand des plaisirs mais sachez aussi que je fais en sorte que mes réponses soient de plus en plus difficiles voir gênantes à entendre pour ceux qui viennent sur ordre comme vous, aussi mal préparés qui plus et.

Comme ça vous êtes prévenu et personne ne pourra rien me reprocher à un moment il faut que vous appreniez à assumer ce que vous défendez car c'est vraiment laid.
a écrit le 31/08/2016 à 18:34 :
Aïe ! Cette dame qui se présente avec la carte prestigieuse de Centrale Supelec émet des affirmations curieuses :
"objectif de décentralisation" de la production : en quoi serait-ce un objectif ? Tout juste un moyen, et encore il faudrait prouver sa légitimité. Car une production centralisée permet d'optimiser les coûts, en particulier ceux du réseau
"le solaire produit 4 GW, or le réseau peut en absorber sans problème 20 GW" : je laisse à chacun, pour peu qu'il soit un peu électricien, apprécier la logique de cette déclaration
Se réclamant de Supelec, elle semble oublier l'existence des centrales nucléaires ! Et fait la promotion du gaz (via les CCG) : son passé à Engie ne peut excuser une telle omission. Enfin, le gaz (qui émet à peine moins de CO2 que le charbon) ne peut être élevé au rang d'énergie propre dans un monde sensibilisé au dérèglement climatique depuis la COP21.
a écrit le 31/08/2016 à 8:13 :
Je suggère à Dominique Pialot d'écrire un 5eme article sur la relation entre cout du travail et prix de l'énergie. Il devra se référer aux idées exprimées par la note n°6 du CAE, et de la suggestion de Jean Tirole de prévoir une taxe su l'énergie pour préserver le climat. Il s'agit d'une nouvelle conception de l'économie liée au role de l'énergie. L'énergie est la base de notre civilisation.
a écrit le 31/08/2016 à 7:58 :
Le prix de l'énergie est lié au cout du travail. Il faudrait d'abord utiliser des règles communes en matière de cout du travail, comme le financement des charges sociales et plus particulièrement des retraites, et de la répartition des prélèvements sur les ménages et sur les entreprises. Cela correspond en France, à répartir les prélèvements sociaux sur le travail et sur l'énergie. On devrait en parler à l'occasion de la prochaine élection présidentielle.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :