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ClimatEnergie & Environnement

Nucléaire : l'heure de vérité ?

Photo de Dominique Pialot

Dominique Pialot

Publié le 02 juillet 2018 à 04:57 - Mis à jour le 04 juillet 2018 à 16:41

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Alors que le débat public sur la révision de la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), dont le gouvernement doit publier une première mouture d'ici à la mi-juillet, vient de s'achever, le calendrier de fermeture de certaines centrales nucléaires continue de faire débat entre l'État et EDF, qui entend même en construire de nouvelles.

Quelles énergies pour la France demain ? Le débat public sur la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), qui a connu son apogée avec le vote de 400 Français tirés au sort le 9 juin dernier à l'Assemblée nationale, s'est achevé le 29 juin.

Un rapport, synthétisant les avis, souhaits, craintes, étonnements, oppositions des quelque 10.000 citoyens qui se seront exprimés lors des dizaines de réunions organisées dans la France entière depuis le 19 mars, sera remis au gouvernement d'ici au mois de septembre. Ce dernier a, quant à lui, promis pour le 10 juillet une première mouture de la PPE, qui doit définir la trajectoire énergétique française pour les périodes 2019-2023 et 2024-2028.

Jacques Archimbaud, président de la Commission particulière du débat public (CPDP), aux manettes de ce débat, affirme ainsi :

«La loi sur la transition énergétique était un compromis acceptable qui accroissait la liberté et la capacité d'agir en abaissant la part du nucléaire à 50 % du mix électrique.Et le fait de ne pas l'appliquer ne passe pas comme une lettre à la poste.»

La loi comporte de nombreux objectifs : diviser par deux la consommation énergétique d'ici à 2050 et celle d'énergies fossiles de 30 % d'ici à 2030 par rapport à 2012, ou encore porter la part des énergies renouvelables à 23 % de la consommation finale brute d'énergie en 2020 et à 32 % en 2030. Mais c'est une autre mesure phare de cette loi, votée en août 2015 à l'unanimité, qui cristallise le débat : faire passer la part du nucléaire dans la production d'électricité de 75 % à 50 % d'ici à 2025. Or, Nicolas Hulot l'a lui-même annoncé le 7 novembre dernier, le gouvernement a renoncé à atteindre cet objectif à la date prévue. Se fondant sur certains scenarii élaborés par RTE, l'opérateur du réseau de transport d'électricité à haute tension, il affirme que cela ne pourrait se faire sans en passer par des moyens supplémentaires de production thermique et un accroissement des émissions de gaz à effet de serre.

Cette affirmation est contredite par plusieurs études, dont celle d'Energy Union Choices (EUC), collectif européen d'universitaires, de consultants et d'associatifs, publiée le 21 juin, qui montre qu'il est possible d'accélérer le déploiement des énergies renouvelables électriques et de réduire sensiblement les capacités nucléaires françaises, tout en s'abstenant du back-up [soutien, ndlr] fourni par les centrales au charbon d'EDF. Par ailleurs, étant donné le faible poids de la production électrique dans les émissions nationales, une légère hausse pourrait sans doute être compensée par des efforts plus importants consentis dans d'autres secteurs. Mais, au pays de la COP21 et du « Make our planet great again », on ne plaisante pas avec le climat.

Les destins liés de Fessenheim et de Flamanville

Il faut reconnaître que depuis son annonce par François Hollande lors de la première conférence environnementale à l'automne 2012, rien n'avait été fait pour transformer en réalité cet objectif pourtant gravé dans le marbre de la loi en août 2015. Mais l'absence de nouvelle échéance annoncée par l'exécutif prolonge le flou. Arnaud Leroy, nouveau président de l'Ademe, a beau rappeler régulièrement que ce débat (qui s'est déroulé en 2012) est derrière nous et qu'il n'est pas question de le rouvrir, force est de constater que les protagonistes poursuivent leurs controverses.

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Dans tous ses calculs, l'opérateur historique (dont l'État détient 83,5 %) prend pour plancher la puissance de 63,2 GW du parc nucléaire, qui a pourtant été fixée comme plafond par le législateur. D'où le principe désormais acquis de ne fermer la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin) qu'à l'entrée en service de l'EPR de Flamanville (Manche). Le secrétaire d'État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, Sébastien Lecornu, ayant été chargé d'une mission déminage en Moselle, la fermeture de Fessenheim semble enfin sur les rails.

On ne peut pas en dire autant de la mise en service de Flamanville. Déjà repoussé de sept ans (avec un budget passé de 3 à 10,5 milliards d'euros), le chantier de l'EPR français n'en finit pas de connaître des incidents. Le dernier en date, la découverte de défauts sur certaines soudures du circuit secondaire, pourrait entraîner plusieurs mois, voire un an, de retard.

Or, si quelques mois supplémentaires pour mener à bien la fermeture de Fessenheim pourraient arranger les affaires du gouvernement, il ne faudrait pas non plus que la situation s'éternise. Certes, le champion français de l'atome ne manque pas de saluer comme une excellente nouvelle pour la technologie EPR l'autorisation de l'autorité de sûreté d'engager la première réaction nucléaire de l'EPR de Taishan construit par EDF et ses partenaires chinois. Mais on peut douter que cela suffise à calmer les interrogations du gouvernement français à propos de ce modèle, qui connaît également des déboires à Olkiluoto, en Finlande, où la mise en service vient d'être à nouveau repoussée de plusieurs mois.

Un calendrier de fermeture promis pour cet été

Plusieurs rapports, produits par des ONG ou par la Cour des comptes, et repris par Nicolas Hulot lui-même, évoquent la fermeture de 17 à 20 réacteurs sur 58 pour atteindre une part de 50 % dans le mix électrique. Quant au calendrier de fermeture, le gouvernement, comme le précédent, s'abrite derrière l'avis de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Mais, alors que celle-ci aurait dû rendre un avis générique en 2018 avant d'évaluer centrale par centrale la faisabilité et les conditions d'une prolongation, notamment les travaux nécessaires, ces échéances ont été reportées à 2020 et à 2021.

« Nous avons demandé plus de choses à l'exploitant, ce qui lui a pris plus de temps pour nous les fournir et ce qui nous prend plus de temps à instruire », justifie Pierre-Franck Chevet, président de l'Autorité de sûreté nucléaire. Si l'ASN se prononce sur la nature des travaux à effectuer, c'est EDF qui en chiffre le coût, et c'est sur cette base que le gouvernement établira une liste de centrales à fermer pour atteindre les 50%.

« Àl'issue du débat public en cours sur la PPE, entre cet été et septembre, nous allons déterminer un nombre de réacteurs, une pente de décroissance du nucléaire et une date à laquelle nous atteindrons 50%,affirme Sébastien Lecornu.Mais probablement pas la liste des réacteurs, car il n'est pas pertinent de fragiliser les territoires avec des annonces politiques.»

Une filière pas simple à reconvertir

Pas simple en effet d'organiser la reconversion d'une filière qui emploie quelque 220.000 personnes.

Qu'en dit EDF ? Comme elle le rappelle dans son cahier d'acteurs (sa contribution au débat sur la PPE), l'entreprise n'entend pas fermer d'autres réacteurs que ceux de la centrale de Fessenheim avant 2029, début des cinquièmes visites décennales correspondant aux cinquante ans des centrales les plus anciennes. Xavier Ursat, directeur exécutif du groupe chargé de la direction Ingénierie et Projets nouveau nucléaire, le reconnaît :

«Certes nous allons faire beaucoup d'économies d'énergie et l'efficacité énergétique va fortement augmenter.Mais en prenant en compte la hausse de la population et le développement des nouveaux usages de l'électricité, nous prévoyons une augmentation de la consommation d'électricité.»

Aussi, alors que le parc nucléaire produit aujourd'hui quelque 400 TWh [1 térawattheure = 1 milliard de kilowattheures], EDF se voit bien en produire encore 300 sur une consommation totale de 600 TWh en 2030.

«Il nous paraît sain de travailler sur l'hypothèse que les 50 % de production stable dont le réseau aura besoin pour compenser l'intermittence des énergies renouvelables restent du nucléaire,justifie Xavier Ursat.Dans le cas contraire, cela nous conduirait à des investissements gaziers qui seraient négatifs à la fois pour le climat, pour notre indépendance énergétique et pour la balance commerciale du pays.»

D'ici là, l'opérateur entend prolonger la totalité de son parc (initialement conçu pour fonctionner quarante ans) jusqu'à cinquante ans, et une partie jusqu'à soixante ans. Dans le même temps, il souhaite que l'État l'autorise rapidement à engager la construction d'une paire puis jusqu'à six tranches d'un EPR optimisé, dont il espère abaisser le coût de 30%, opérationnelles dès 2030.

Pierre-Franck Chevet confirme le raisonnement concernant l'effet de série sur le coût des équipements.

«Mais la question demeure de savoir combien coûtera in fine le premier EPR et combien on gagnera avec les suivants.»

Xavier Ursat, de son côté, estime que « du fait de la puissance de l'EPR (entre 1.650 MW et 1.750 MW) dans sa version optimisée, il sera l'un des réacteurs les plus compétitifs au monde ».

L'État cèdera-t-il sur ce point ? Nicolas Hulot, qui y est opposé, pourrait lier à l'arbitrage final son avenir au gouvernement.

Pédaler pour ne pas tomber

Pour espérer une place dans le mix énergétique au-delà du parc existant, le nouveau nucléaire va devoir démontrer sa compétitivité face aux autres sources d'énergie, notamment les renouvelables, dont le coût ne cesse de chuter. Celui du solaire a déjà été divisé par dix en dix ans, et ce n'est qu'un début. Quant à celui du stockage, qui pourrait changer radicalement la donne en effaçant les inconvénients liés à l'intermittence des énergies renouvelables, il est déjà sur une pente comparable. En comparaison, l'Angleterre s'est engagée à acheter pendant 35 ans l'électricité produite par le futur EPR de Hinkley Point au prix de 110 €/MWh.

Longtemps opposés, énergies renouvelables et nucléaire sont aujourd'hui présentés (à commencer par EDF) comme les deux piliers d'une énergie décarbonée. Mais les avis divergent sur la façon de les articuler.

Pour Sébastien Lecornu, « il faut déjà évaluer ce qu'on est capables de faire en matière d'énergies renouvelables pour savoir comment réduire la trajectoire du nucléaire ».

Mais pour d'autres experts, dans une situation de consommation plate et de surcapacité, seule une volonté clairement affichée de réduire la production nucléaire permettrait de susciter les investissements nécessaires au développement des renouvelables. Yves Marignac, directeur du cabinet Wise-Paris, observe pour sa part :

«EDF s'estime confrontée à la nécessité de maintenir les compétences afin de continuer à attirer les meilleurs, alors que la gestion de l'héritage - démantèlement des réacteurs en fin de vie, gestion des déchets, etc. - devrait être au coeur du projet industriel.Le nucléaire est une industrie qui ne sait pas penser sa fin.»

Une analyse que semble en effet valider la récente déclaration de Jean-Bernard Lévy, PDG d'EDF, devant la commission d'enquête à l'Assemblée nationale sur la sûreté et la sécurité nucléaire : la filière nucléaire française doit continuer à construire de nouvelles centrales, « un peu comme un cycliste qui pédale pour ne pas tomber ».

Des dissensions existent jusqu'au sein même d'EDF entre les tenants du « nouveau nucléaire », prêts pour lui faire de la place à fermer de nombreuses centrales actuelles, ceux qui poussent le « grand carénage » et préconisent de réserver le nouveau nucléaire à l'export, et même ceux qui, face à la stratégie ambitieuse affichée par d'autres, tels que l'éternel rival Engie, seraient prêts à abandonner le nucléaire pour tout miser sur les renouvelables.

Au-delà de la stratégie de l'entreprise stricto sensu et des choix politiques, la question se pose également sous un angle financier. « Fermer les centrales de façon brutale et unilatérale coûte cher », rappelle Sébastien Lecornu. À l'inverse des décisions prises pour raisons de sûreté sur demande de l'ASN, toute fermeture purement politique entraîne le versement par l'État de compensations pour le manque à gagner subi par l'opérateur. Pour Fessenheim, sur la base de ce que l'État a négocié avec EDF sous la pression du Conseil constitutionnel, l'indemnisation de l'opérateur et des autres actionnaires revient à quelque 500 millions d'euros (plus une part variable) pour deux réacteurs.

En outre, qui dit fermeture, dit démantèlement. Si le coût réel n'est pas connu, de nombreux observateurs estiment que le montant de 50 milliards d'euros affiché par EDF pour les 58 réacteurs actuels est sous-évalué (d'un facteur 2 à 3 selon certains). « Du rythme de fermeture du nucléaire dépend aussi le développement des énergies renouvelables », conclut Sébastien Lecornu. Car on a besoin d'argent pour soutenir les énergies vertes, 3 milliards d'euros par an pour le solaire par exemple. Mais ce serait également le cas du nouveau nucléaire. « Le marché donne un signal prix de court terme, à un horizon de maximum trois ans, rappelle Xavier Ursat. Mais dans une logique d'exploitation sur soixante ans, une garantie publique est indispensable, et cela vaut pour tout moyen de production significatif. »

La dérive de la filière nucléaire

D'où la tentative de parvenir à un compromis sur un calendrier de fermeture qui pourrait s'étaler de 2025 à 2035. Mais pour l'heure, aux yeux de l'opérateur, même passé les quarante ans initialement prévus, toute fermeture constitue un manque à gagner et ouvre donc droit à réparation financière.

Alix Mazounie, de Greenpeace, le rappelait il y a quelques semaines :

«La procédure prévue par la loi,c'est qu'EDF aurait dû attendre la publication de la PPE pour se prononcer sur les moyens qu'elle mettra en oeuvre pour la respecter. Elle a décidé de prendre les devants, au mépris de toutes les règles et on n'entend aucun recadrage de la part de Hulot !»

Cela n'est plus tout à fait vrai. Le ministre de la Transition écologique, dans un entretien radiophonique le 21 juin, déclarait quant à lui :

«Une des raisons pour laquelle EDF se retrouve en difficulté, c'est que notamment la filière nucléaire, pardon de le dire, nous emmène dans une dérive.»

Nicolas Hulot ajoutait :

«Il faut sortir des dogmatismes [...].Je pense que l'avenir d'EDF, et l'avenir notamment économique, est d'abord et principalement dans l'efficacité énergétique et le développement des énergies renouvelables.»

Une chose au moins fait consensus :

«Si l'on veut continuer d'avoir un mix décarboné, il faut anticiper, aussi bien pour le nucléaire que pour les énergies renouvelables,souligne Xavier Ursat.C'est pourquoi il est essentiel que la PPE en cours de discussion fixe un cap.»

Réponse en principe d'ici à la mi-juillet...

Dominique Pialot

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