Prolonger le nucléaire : le tabou saute en Allemagne face à la menace russe

C’est un tabou puissant qui pourrait sauter outre-Rhin, dix ans après la décision du pays de sortir de l’atome. En effet, afin de s’offrir des marges supplémentaires, précieuses dans la situation actuelle d’explosion des prix de l’énergie, Berlin a ouvert la voie à un possible prolongement de ses dernières centrales nucléaires, qui doivent pour l’heure s’arrêter avant 2023. Mais rien n’est encore acté, et le conflit avec la Russie pourrait plutôt profiter à un autre combustible que l’uranium, bien plus néfaste pour le climat : le charbon. Explications.

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« Je ne le rejetterai pas pour des raisons idéologiques », a ainsi déclaré ce dimanche le ministre fédéral allemand de l'économie et de la protection du climat, Robert Habeck, interrogé sur un éventuel report de la date de sortie du nucléaire par le radiodiffuseur allemand ARD.
« Je ne le rejetterai pas pour des raisons idéologiques », a ainsi déclaré ce dimanche le ministre fédéral allemand de l'économie et de la protection du climat, Robert Habeck, interrogé sur un éventuel report de la date de sortie du nucléaire par le radiodiffuseur allemand ARD. (Crédits : MICHELE TANTUSSI)

En plus des efforts d'investissements dans la défense européenne, l'offensive russe en Ukraine pourrait bien rebattre les cartes sur les stratégies énergétiques des pays du Vieux Continent. Et notamment celle de l'Allemagne, de facto sous perfusion de Moscou pour son approvisionnement en gaz, puisque la Russie lui fournit 55% de ses importations en ce combustible fossile. Pour s'en défaire, c'est donc une refonte profonde que le gouvernement devra engager, avec un possible glissement du calendrier de sortie du nucléaire civil, prévue dès la fin de cette année. De quoi faire sauter un puissant tabou outre-Rhin, dix ans après la décision forte de sortir de l'atome.

Interrogé ce dimanche sur un éventuel report de la date de sortie du nucléaire par le radiodiffuseur ARD, Robert Habeck, le ministre fédéral allemand de l'économie et de la protection du climat, qui est par ailleurs l'une des figures du parti écologiste outre-Rhin, a ainsi déclaré :

« Je ne le rejetterai pas pour des raisons idéologiques ».

Et pour cause, la décision prise en 2012 par Berlin de fermer ses centrales atomiques l'a non seulement poussé à investir dans les énergies renouvelables, mais également à persister dans sa dépendance au gaz, en même temps qu'une baisse de son exposition au charbon. Résultat : si les sanctions imposées aujourd'hui par les Européens à Moscou touchent l'aéronautique ou le système bancaire, les Vingt-Sept se refusent encore à s'attaquer directement aux flux d'énergie, de peur d'en pâtir lourdement. Des milliers de mètres cubes de gaz affluent donc toujours de la Russie vers l'Europe, et notamment l'Allemagne, en dépit des tensions.

14 GW de capacités nucléaires en moins

Dans ces conditions, « ne serait-ce qu'envisager de prolonger les trois centrales qui devraient être fermées d'ici à fin 2022, Isar 2, Emsland et Neckarwerstheim 2, constitue un changement majeur par rapport à ce qui a été fait ces dernières décennies », commente Jacques Percebois, économiste et directeur du Centre de Recherche en Economie et Droit de l'Energie (CREDEN).

« Seule une guerre pouvait faire bouger les Verts sur cette question, alors que le rejet du nucléaire reste très puissant outre-Rhin », glisse de son côté un expert du secteur énergétique.

De fait, même l'explosion des prix de l'énergie n'avait pas suffi à faire ciller le gouvernement : alors que les cours du gaz et de l'électricité atteignaient des records fin 2021, Berlin avait en effet maintenu la date de fermeture de trois autres réacteurs nucléaires, et stoppé définitivement, comme prévu, leur production avant le mois de janvier.

C'est d'ailleurs la suite logique d'un long désinvestissement de cette source d'énergie : en vingt ans, pas moins de 14 GW de capacités nucléaires ont été coupés du réseau. Ainsi, alors qu'en 2000, l'atome représentait 30% du mix électrique du pays contre 7% pour les renouvelables, la tendance s'est depuis inversée : en 2020, l'électricité provenait à 11% du nucléaire et à plus de 40% de l'éolien et du solaire.

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Dans le même temps, la part du gaz fossile est passée de 9 à 16%. Et pour cause, le solaire photovoltaïque et l'éolien restent non pilotables : en l'absence de solutions de stockage de l'électricité, ils doivent être complétés par des sources d'énergie capables de servir d'appoint en cas de baisse de production. Sans nucléaire, l'Allemagne n'a donc d'autre choix, à moyen terme, que de s'appuyer sur le gaz naturel et le charbon. Dans ces conditions, et alors que la guerre en Ukraine promet de faire durer la flambée des prix du gaz, renoncer à fermer les dernières installations nucléaires pourrait donc permettre de préserver des marges, en produisant de l'électricité pilotable, bas carbone et abordable.

Pas de décision officielle

Mais rien n'est encore acté : selon Robert Habeck, un « examen préliminaire » demandé par le gouvernement aurait montré que la prolongation des trois centrales encore en fonctionnement « n'aiderait pas » à traverser la période.

« Cet examen pourrait concerner le retour des exploitants des trois réacteurs en question, même si rien n'est officiel. En fait, ça pourrait être une façon pour eux d'affirmer que s'ils se lancent dans des opérations permettant de maintenir les centrales plus longtemps que prévu, celles-ci devront durer plus que quelques mois. Autrement dit, ils pourraient demander des garanties car le maintien des réacteurs exige un minimum d'investissements », fait valoir Jacques Percebois.

D'autant que la prolongation des installations impliquerait un changement de la loi allemande sur le nucléaire, sans quoi les opérateurs refuseraient de prendre le risque de travaux de prolongement.

Le directeur général d'Orano, Philippe Knoche, a en tout cas rapidement réagi, et affirmé lundi sur RMC que si l'Allemagne et les exploitants « le souhaitaient », Orano serait prêt à « travailler nuit et jour pour les aider » et « trouver des solutions », aussi bien pour gérer les équipes que pour renouveler le combustible.

Le charbon va profiter de la crise

Pour l'heure néanmoins, un tel scénario n'est pas sur la table.

« La seule chose qui est sûre, c'est que les Allemands fermeront moins vite leurs centrales à charbon que prévu, afin de compenser la perte en gaz », continue Jacques Percebois.

Car même si Berlin a annoncé la construction future de deux terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) dans le nord du pays, les goulots d'étranglement seront nombreux. Le chancelier allemand, Olaf Scholz (SPD), a d'ailleurs affirmé il y a quelques jours que Berlin chercherait à constituer une réserve de charbon pour faire face à la menace russe. Alors qu'en 2021, la production d'électricité à partir de charbon avait déjà crû de près de 18% le conflit en Ukraine devrait donc amplifier le phénomène.

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« Il risque, en effet, d'y avoir un 'switch' sur le court terme, qui se justifie d'un point de vue géopolitique. La hausse des prix du gaz donne forcément un avantage au charbon, et notamment au lignite [extrait directement sur le territoire, ndlr], qui est la plus polluante de tous », abonde Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre Énergie à l'Institut Jacques Delors.

Quelle que soit la décision sur un éventuel prolongement des dernières centrales nucléaires, la décarbonation de l'économie allemande risque donc de pâtir des événements actuels, y compris en cas de coupure des importations russes de gaz fossile.

Malgré tout, la nouvelle coalition en place ne renonce pas à l'objectif ambitieux du pays de parvenir à la neutralité carbone d'ici à 2045. C'est même l'inverse : loin de renoncer à la transition, le gouvernement compte prochainement soumettre un projet de loi visant à garantir que les énergies renouvelables représentent 100% du mix électrique d'ici à 2035, soit 80 GW de gaz et de charbon en moins ! Mais la route est sinueuse avant d'atteindre cet objectif, et la période de troubles actuelle n'arrangera pas les choses.

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Commentaires 13
à écrit le 02/03/2022 à 19:35
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Les allemands n'ont jamais été farouchement opposés au nucléaire selon le principe du propre chez moi (Allemagne) sale chez toi (France).

à écrit le 02/03/2022 à 14:31
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C'est peut être un peu tard tout de même de la part de l'Allemagne après avoir financé via les importation de gaz la modernisation de l'armée russe. 15% du Pib russe viens de la vente de Gaz. Pendant des année l'Europe (notamment l'Allemagne) a augme...

à écrit le 02/03/2022 à 11:24
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Ben, l'é0lien c'est totalement p1peau, juste fait pour enr1chir certains groupuscules. Même ch0se pour les véh1cules tout électr1que qui sera encore plus p0lluant et qui est en train de détruire nos entr6prises.

à écrit le 02/03/2022 à 7:36
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On peut constater que l'Europe renonce à toutes ses "principes" quand ça l'arrange. Ses "valeurs" n'étaient en fait qu'une façade pour amadouer les Russes. Tout était en fait prêt pour affronter nos voisins en utilisant des méthodes contraires aux pr...

le 02/03/2022 à 10:07
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Pafo à tout faux ….le va en guerre c est Poutine ….pas l Ukraine sui a à peine les moyens de se défendre … les bombes et missiles qui tombent sont sur Kiev pas à Moscou …. Les Europe- politisuebt et infistriels- payzbt leur naïveté et leur opportuni...

le 02/03/2022 à 10:07
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Pafo à tout faux ….le va en guerre c est Poutine ….pas l Ukraine sui a à peine les moyens de se défendre … les bombes et missiles qui tombent sont sur Kiev pas à Moscou …. Les Europe- politisuebt et infistriels- payzbt leur naïveté et leur opportuni...

à écrit le 01/03/2022 à 19:59
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Quand les nucleophiles de la Tribune prennent leurs désirs pour des réalités Serge Rochain

à écrit le 01/03/2022 à 18:45
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Bonjour, Pour le rechargement des coeurs nucléaire des centrales nucléaires allemande , la France peux Intervenir et fournir du combustible.... Après nous avons un peux plus l'habitude...

le 01/03/2022 à 20:00
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Pure vanité!

à écrit le 01/03/2022 à 18:01
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Malheureusement pour eux, les Allemands pourraient avoir du nucléaire sur leur sol plus rapidement que prévu. Il serait livré à mach 6 ou 7 et viendrait de l'est.

le 01/03/2022 à 18:24
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en visant les centrales nucléaires ?

le 01/03/2022 à 19:21
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Effectivement ! Mais les russes ne sont pas obligés d'utiliser des têtes nucléaires ; des têtes conventionnelles suffiraient pour peu qu'ils ciblent les bases de l'otan en Allemagne stockant d'éventuelles têtes nucléaires étasuniennes...La ménagère a...

le 02/03/2022 à 8:13
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si vous voulez faire une catastrophe nucleaire avec des explosifs convetionnels, il vaut mieux viser une centrale nucleaire: plus de combustible nucleaire, plus d element radioactif (par ex le circuit primaire de refroidissement). et en plus c est bi...

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