Pollution lumineuse : "Les jeunes ne peuvent plus contempler la nuit"

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La pollution lumineuse fait en sorte que nous vivons dans un crépuscule permanent, observe Anne-Marie Ducroux.
"La pollution lumineuse fait en sorte que nous vivons dans un crépuscule permanent", observe Anne-Marie Ducroux. (Crédits : Reuters)
Le 8 octobre, c'est le Jour de la nuit: une opération de sensibilisation à la pollution lumineuse, un phénomène sous-estimé par les pouvoirs publics comme par les citoyens. Or, ses effets pour la santé comme pour la biodiversité sont redoutables, explique la présidente de l'Association nationale pour la protection du ciel et de l'environnement nocturnes, Anne-Marie Ducroux.

LA TRIBUNE - Quels sont les effets de la pollution lumineuse?

ANNE-MARIE DUCROUX - Elle a tout d'abord un impact sur la santé des êtres humains. Tous les êtres vivants sont en effet construits sur un rythme biologique fondé sur l'alternance nuit-jour, synchronisé par la lumière. La mélatonine, qui induit le sommeil, est par exemple produite par l'organisme quand la lumière diminue. Mais la pollution lumineuse fait en sorte que nous vivons dans un crépuscule permanent, alors que pendant le jour ceux qui travaillent dans des bureaux ne sont souvent plus exposés à la lumière du soleil. Il en résulte des altérations du sommeil et des fonctions biologiques liées, comme les défenses immunitaires.

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a reconnu un caractère cancérigène à cette désynchronisation. Et un avis de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (ANSES) de 2010 alertait déjà sur les effets sérieux des LED sur la vision des enfants, dont la rétine n'est pas encore formée. La vision des personnes âgées, plus facilement éblouies par la lumière, n'y est pas non plus adaptée. Il n'existe cependant pas d'études épidémiologiques d'ensemble.

Quant aux effets sur la biodiversité, nous avons récemment mené une étude originale sur l'analyse des principales publications internationales en la matière. Clairement, chaque espèce a une sensibilité aux différents types de lumière. Connaître ces spécificités permet de mieux adapter les choix d'éclairages à la biodiversité des divers territoires. Autre conséquence, culturelle: les jeunes ont perdu la capacité de contempler le ciel la nuit, qui a inspiré des générations entières et qui a suscité des vocations scientifiques comme poétiques.

Comment la mesurer ?

Il n'existe pas de politique publique en la matière, assurant notamment une mesure du phénomène. Au niveau international, des chercheurs parviennent à la même conclusion que la nôtre pour la France : il y a de plus en plus de lumière dans le monde, notamment dans les pays développés. En France, depuis 1990, la lumière émise a augmenté de 94%.

Pour bien appréhender les impacts de la pollution lumineuse perceptible au sol par les êtres humains et la biodiversité, les cartes satellitaires ou les modèles théoriques sont limités. Aussi l'Anpcen a élaboré une carte de la qualité de la nuit en France, incluant des mesures au sol, et dont l'objectif est aussi de suivre les évolutions pendant plusieurs années. Elle révèle que la pollution est plus importante que ce que montraient des modélisations plus anciennes.

Carte Apcen

Comment diminuer cette pollution?

L'Anpcen encourage le dépassement de l'approche purement technique voire esthétique qui guidait des choix anciens d'éclairage, pour une vision plus globale et contemporaine. Aborder le problème sous le seul angle de la performance énergétique n'est pas suffisant. Nos analyses montrent que malgré des investissements croissants en ce sens dans l'éclairage public, la consommation d'énergie se stabilise tout juste mais ne réduit pas nettement. Les économies engendrées par l'utilisation des LED incitent même certaines municipalités à augmenter le nombre de points lumineux, qui ont crû de 89% en 25 ans, pour atteindre 11 millions en France -sans tenir compte d'autres sources lumineuses, comme enseignes, publicités, éclairages privés... Or, du point de vue de la pollution lumineuse, les LED ne sont pas une solution absolue et leur lumière, froide, a plus d'impact sur le vivant.

Graphique Apcen

Certains imaginent un nouvel éclairage basé sur la bio-luminescence d'organismes, qui posera toutefois bien d'autres questions avant de fournir une solution générale : le confinement des organismes génétiquement modifiés dont il est issu devra être assuré partout dans la ville, la durée d'éclairement utile devra être au rendez-vous, et surtout cette lumière non dirigée partira à nouveau sur tous les à-côtés ou vers le ciel.

     | Lire: Les pionniers du green (7/8): Glowee: quand la mer inspire l'éclairage urbain

La première solution, de bon sens, simple et sans coût, est la réduction de l'éclairage, tant en termes de points que de durée. Elle a d'ailleurs un impact immédiat sur les factures des collectivités, pouvant engendrer des économies de 25% à 75%. Les horloges astronomiques, qui déclenchent l'éclairage des réseaux avec les éphémérides, sont peu chères et très efficaces. Les détecteurs de présence ou variateurs de puissance peuvent aider, mais investir systématiquement d'abord dans divers matériels, avant une réflexion sur la conception et les usages, s'avère coûteux pour les citoyens. La technologie sodium haute pression, au stade actuel, présente encore un coût global avantageux (investissement, fonctionnement, maintenance et.c) et un meilleur bilan en impacts globaux.

Qu'est-ce qui freine dans cette voie ?

Les pouvoirs publics prennent ces enjeux avec retard. Il n'existe, par exemple, aucun bilan climatique global de l'éclairage en France. L'Ademe fournit un chiffre de CO2 émis par kilowatt-heure. Mais ceci ne rend pas compte du bilan du cycle de vie complet des sources de lumière: production, distribution, fonctionnement, maintenance, collecte et recyclage. On ne sait rien non plus du bilan carbone des LED, dont des composants sont extraits en Chine. Si, comme le dit le Syndicat de l'éclairage, les communes ont investi 600 millions d'euros en 2014, on peut déjà se dire qu'elles n'ont pas pu choisir les matériels, destinés à durer 20 à 30 ans, au meilleur bilan carbone. C'est un exemple du manque d'informations globales autour de l'éclairage.

Ce qui devait d'ailleurs rendre intéressantes les LED, c'est la durée de vie promise, qui leur a valu un certificat d'économie d'énergie. Or, elle est annoncée par les fabricants. Elle n'est testée par eux que sur quelques heures, le reste étant extrapolé, et non vérifié en conditions réelles à l'extérieur, comme on l'a vu pour les émissions de voitures Volkswagen. Pourtant, les composants électroniques des LED sont exposés à des surtensions, des écarts de température, des intempéries qui pourraient être accrues par le dérèglement climatique. On voit déjà des pannes sur le terrain et l'on peut se poser la question du coût réel pour les communes si les LED s'avéraient à remplacer avant la durée annoncée.

Les communes sont le plus souvent conseillées par des acteurs fournissant des informations surtout techniques, souvent partielles sur le coût ou les impacts globaux, ou par des concepteurs lumières avec une approche esthétique ou événementielle, prenant peu en compte encore le fait que le milieu naturel n'est pas une surface quasi inerte, comme le béton ou le verre.

Les effets de la pollution lumineuse sont ainsi mal connus des élus locaux. Et la lumière est souvent perçue comme un progrès par principe. Or, aujourd'hui, l'électrification des campagnes d'après-guerre a été faite : il faut concevoir un éclairage adapté aux nouveaux enjeux du siècle.

La lumière est aussi considérée comme une source de sécurité...

Nous ne préconisons pas bien sûr de tout éteindre partout. Mais il y a bien des idées fausses en matière d'éclairage. Le noir décourage certains attroupements et certaines incivilités, voire aide la police à repérer les véritables délinquants, munis de torches etc.

Les statistiques du ministère de l'Intérieur le montrent : la plupart des délits sont commis de jour. Dès lors que l'on explique cette complexité à la population, le plus souvent elle la comprend et des tests menés avec les services de police et de gendarmerie ont clairement montré que parfois, contre-intuitivement, la sécurité augmente là où il fait nuit.

Que demandez-vous aujourd'hui à l'Etat?

Tout ne doit pas forcément passer par la coercition : vis-à-vis des éclairages privés, par exemple, une information complète pourrait déjà faire évoluer les comportements. Mais l'Etat ne joue pas encore le rôle de pédagogue et régulateur qui devrait être le sien. Si les lois Grenelle ont défini les nuisances lumineuses, un seul texte est opérationnel aujourd'hui: un arrêté de 2013 dit que les vitrines et les façades doivent être éteintes à 1h du matin au plus tard -les bureaux, une heure après leur fin d'activité. Cependant, les témoignages que nous recueillons montrent qu'aucun contrôle n'est mené par l'Etat et les communes. Ce sont nos bénévoles qui assurent un suivi.

Dans la loi de transition énergétique, nous avons réussi à faire inscrire que les nouvelles installations lumineuses devront être exemplaires du point de vue énergétique mais aussi environnemental, ainsi que l'utilité d'inclure un volet éclairage dans les plans climat-air-énergie des communes. La nouvelle loi sur la biodiversité reconnaît aussi désormais les paysages nocturnes en tant que patrimoine commun de la nation, et élève la protection de l'environnement nocturne à un devoir pour tous. Le lien entre qualité du paysage et nuisances lumineuse y est aussi souligné. Elle inclut enfin les sources lumineuses dans l'ensemble de celles qui perturbent les milieux maritimes, et intègre la gestion de la lumière artificielle aux corridors écologiques.

Nous demandons à présent un plan transversal de prévention de la pollution lumineuse, avec la fixation d'objectifs chiffrés de réduction de la lumière émise et un véritable suivi des évolutions, comme on sait très bien le faire dans les politiques du climat et de l'énergie.

Anne-Marie Ducroux

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a écrit le 09/10/2016 à 23:17 :
Il y a 300 millions de lampadaires dans le monde et on peut aisément économiser 40 à 70% d'énergie par une meilleure gestion de ces derniers. Rien que 50% comme objectif permettrait une économie de plus de 63 milliards d'euros par an, de quoi réaliser beaucoup de projets bien plus utiles que ce gaspillage généralisé.
a écrit le 09/10/2016 à 15:07 :
Kakaya razdniza dirait les Russes (quelle différence) ? Soit on est en boîte et on crée cette pollution, soit on est au lit et on ne voit pas les étoiles de toute manière :-)
a écrit le 08/10/2016 à 18:51 :
quand j'etais jeune j'avais aussi des pollutions nocturnes..........
Réponse de le 09/10/2016 à 4:45 :
Encore un commentaire très intelligent de churchill, on a l'habitude maintenant.
a écrit le 08/10/2016 à 11:49 :
En ces temps dans lesquels normalement on devrait économiser l'énergie à cause du réchauffement climatique, pourquoi toutes ces lumières ?

A la campagne ce sont des milliers de villages qui sont éclairés toute la nuit pour deux pelés et trois tondus. Nos élus jettent l'argent par les fenêtres pour faire plaisir à qui ?
Réponse de le 09/10/2016 à 8:01 :
Dans nos villages , c'est certainement pas pour nous ...

Mais pour éviter l'accident pour défaut de visibilité , es tu prêt a prendre en compte cela ?
Toi peut être mais pas les mairies.

Je tiens a signaler que déjà certaines associations coupent nos platanes centenaires du fait qu'ils créent des morts ( les platanes c'est bien connu courent sur les routes ) et attaquent nos mairies pour routes dangereuses .

Maintenant si une circulaire interdisant les lumières de nos villages émane de la communauté européenne , j'en serais le plus ravi !

Réponse de le 09/10/2016 à 19:54 :
Défaut de visibilité ? Parce que les phares des bagnoles se coupent arrivées en ville ???

C'est pas terrible comme argument, ça sent même la mauvaise foi et l'envie de ne toujours rien changer d'abord et avant tout, c'est tellement bien de croire que le monde est comme il y a 50 ans.
a écrit le 08/10/2016 à 11:40 :
Entre autres à Saumur (Maine-et-Loire) ville de 28 000 habitants et de plus de 5 300 lampadaires il a été décidé d'éteindre les lampes entre une heure et six heures, il y a donc obscurité quasiment totale sauf à chaque passage où il y a variation ou allumage/interruption (technologie notamment de la société Kawantech) et le bilan très positif est en cours d'être étendu aux villes et villages voisins. En terme d'économie et de non pollution c'est évidemment un bilan très positif sans accroître les accidents etc. L'éclairage public en France c'est 9,5 millions de lampes et plus de 2 milliards d'euros de consommation. On peut en économiser la moitié aisément donc 10 milliards d'euros tous les 10 ans...une idée pour M. Sapin et qui évitera d'avoir les boules pour le Noël de bcp de familles !

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