Six nouveaux EPR en France : EDF dévoile son jeu

EDF a annoncé jeudi avoir remis au gouvernement son dossier sur la possible construction dans l'Hexagone de nouveaux EPR, des réacteurs nouvelle génération, qui ont jusqu'ici surtout marqué pour leurs multiples déboires. De quoi éclairer la décision à venir de l’Etat sur la place du nucléaire dans le futur mix électrique français, arbitrage pour l'instant retardé au prochain quinquennat.

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Jean-Bernard Levy, PDG d'EDF
Jean-Bernard Levy, PDG d'EDF (Crédits : Charles Platiau)

Une partie de son avenir toujours suspendue au sort de l'EPR de Flamanville, EDF continue de jouer ses cartes pour entamer le chantier, en France, de six autres de ces réacteurs de nouvelle génération dans les quinze prochaines années. Alors que le gouvernement, qui envisage le renouvellement du parc nucléaire vieillissant, n'a toujours pas tranché sur le lancement d'un tel projet, le leader de l'énergie a annoncé, jeudi 6 mai, lui avoir remis son dossier pour défendre cette option.

« Nous souhaitons que soit décidée la construction en France de nouveaux EPR. A ce titre, le dossier que le gouvernement a demandé sur la faisabilité et sur les conditions d'un tel programme vient de lui être adressé », a indiqué le PDG d'EDF, Jean-Bernard Lévy, lors de l'assemblée générale des actionnaires.

Pour l'heure, la décision de la construction ou non de réacteurs est prévue pour la prochaine mandature, au plus tard en 2023, après le démarrage de l'EPR de Flamanville - dix ans après la date initialement prévue de sa mise en service -, a rappelé le ministère de l'Economie qui a confirmé la réception du document. « C'est un document de travail qui correspond à la vision d'EDF. Il n'engage pas le gouvernement », a ajouté à l'AFP l'entourage de la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili. Avant le prochain arbitrage, nombres de sujets restent en effet sur la table, comme le financement d'un tel programme, dont le coût a jusqu'ici été évalué à 46 milliards d'euros.

Lire aussi : La filière nucléaire en opération séduction auprès des étudiants

Des débuts chaotiques

Car l'EPR, d'abord vu comme un fleuron industriel, s'est heurté à de nombreuses déconvenues. Dès le premier chantier, lancé par Areva en 2005 à Olkiluoto (Finlande), contretemps et dérapages budgétaires se sont accumulés, si bien que celui-ci n'est toujours pas terminé. Et le deuxième n'a pas fait mieux : l'EPR de Flamanville (Manche) en France, en travaux depuis 2007, a multiplié, lui aussi, les déboires, à cause notamment d'anomalies découvertes sur la composition de l'acier du couvercle et du fond de la cuve. De quoi faire gonfler les chiffres : l'EPR était censé être connecté au réseau en 2012 et coûter 3,3 milliards d'euros. Il est désormais prévu pour un démarrage en 2023 et devrait coûter, selon EDF, 12,4 milliards d'euros. La Cour des comptes, elle, estime que la facture totale serait plutôt de 19,1 milliards.

Autant de désillusions qui ont participé au manque de consensus politique derrière cette technologie, aujourd'hui largement décriée. Surtout, dans un contexte d'objectifs ambitieux en matière de transition énergétique, la question a pris une tournure politique. Quand plusieurs pays font désormais le choix d'en sortir après la catastrophe de Fukushima il y a dix ans, comme l'Allemagne ou l'Autriche, une décision prochaine de Bruxelles risque de lui porter un coup fatal dans d'autres Etats : le nucléaire risque en effet d'échapper à la taxonomie « verte » de l'Union, qui servira à attirer les investisseurs vers les activités les plus bénéfiques dans la lutte contre le changement climatique.

Sur le terrain, EDF avance ses pions

Malgré les réticences des pouvoirs publics, EDF se mobilise coûte que coûte. Fin 2020 déjà, le conseil d'administration de l'entreprise avait identifié formellement les sites capables d'accueillir les futurs EPR, à la centrale de Penly (Seine-Maritime), de Gravelines (Nord) et dans la région Rhône-Alpes. Dans la foulée, Jean-Bernard Lévy avait reçu plusieurs élus normands pour prendre acte de leur soutien, selon une information du quotidien « Les Echos ».

« L'objectif est d'être tous prêts à lancer la construction dès que l'Etat se sera prononcé sur l'engagement de ce programme industriel majeur » , assurait l'année dernière Xavier Ursat, directeur exécutif du groupe, dans la revue interne d'EDF.

Et l'énergéticien ne s'était pas arrêté en si bon chemin : début février 2021, le groupe avait remis à l'Autorité de sûreté nucléaire le rapport préliminaire de sûreté détaillant le design de ses EPR 2, conçus sur le modèle de celui de Flamanville mais plus standardisés, donc censés être plus simples et moins chers à construire. Cependant, le 7 avril, devant la commission des affaires économiques du Sénat, le président de l'autorité de sûreté nucléaire (ASN), Bernard Doroszczuk, avait rappelé le débat en cours sur l'hypothèse prise par EDF d'appliquer à l'EPR 2 « l'exclusion de rupture », c'est-à-dire des soudures qui sont censées ne pas se rompre même en cas d'accident. Celles-ci visent un niveau de qualité de réalisation tel « que la démonstration de sûreté n'aurait pas besoin d'étudier la rupture de certaines parties des circuits primaire et secondaire », mais l'ASN  doute de la capacité du groupe français à les réaliser.

L'avenir du nucléaire en suspens

Reste que le nucléaire tient toujours une place primordiale dans le mix énergétique français, et permet à la France de disposer d'une électricité en grande partie décarbonée - EDF ne manque pas de le rappeler pour influer sur la décision à venir sur la taxonomie européenne.

« Ces travaux permettent d'alimenter les réflexions du gouvernement sur l'avenir du mix électrique français post 2035 », a - détaillé jeudi Bercy au sujet du dossier remis par EDF.

Le gouvernement n'envisage a priori pas de se séparer de cette technologie : fin mars, sept leaders européens mené par le président français Emmanuel Macron avaient appelé la Commission européenne à arrêter de faire obstacle à l'énergie nucléaire et à considérer la possibilité de l'inclure dans la classification « verte » de Bruxelles. « Nous croyons au nucléaire », une énergie qui « a de l'avenir en France », et dont l'avantage climatique doit aussi être reconnu au niveau européen, avait quant à lui affirmé le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, début avril.

Lire aussi : Le nucléaire est-elle une énergie durable? Bruxelles reporte sa décision

Mais l'EPR n'est pas la seule option : les SMR, des petits réacteurs modulaires, dont la puissance ne dépasse pas les 300 mégawatts, contre plus de 1.500 pour les EPR, ont le vent en poupe. Conçus pour être fabriqués en série en usine puis transportés sur le lieu de leur exploitation, ils intéressent de plus en plus les Etats-Unis, le Royaume-Uni mais aussi la France. EDF mise sur ce nouveau réacteur à l'horizon 2030 non plus seulement pour l'exportation, comme annoncé initialement, mais aussi pour l'Hexagone, a annoncé Jean-Bernard Levy le 5 mai. « S'il y a un choix de nouveau nucléaire qui est fait par le gouvernement, c'est certainement une option qu'il faut regarder parce qu'elle présente des avantages en termes de sûreté supérieurs à ce que l'EPR2 peut aujourd'hui offrir », avait déclaré en ce sens Bernard Doroszczuk lors de son audition au Sénat début avril.  « Pour donner à ce produit toutes ses chances sur ses marchés cibles à l'extérieur de la France, nous proposons que la prochaine programmation pluriannuelle de l'énergie prévoit la construction d'un premier SMR en France », a ainsi indiqué jeudi 8 mai Jean-Bernard Lévy.

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Commentaires 29
à écrit le 08/05/2021 à 15:34
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Pourquoi toujours construire des très grosses centrales, des sources d'énergie très centralisées qui obligent à planter des très grosses ligne haute tension dans le paysage ? Et pourquoi seul EdF semble avoir le droit implicite d'en construire en Fr...

le 08/05/2021 à 16:03
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Si vous pensez aux centrales nucléaires, le combustible irradié est très dangereux, et il est bourré de plutonium, qui pourrait servir à fabriquer des armes Le nucléaire implique des contrôles très sérieux et serrés des installations qui les util...

à écrit le 08/05/2021 à 12:24
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Il me semblait que c'était le gouvernement qui fixait les objectifs à long terme en matière de politique énergétique de la France. Il est vrai que comme ce gouvernement d'incapables n'a pas été capable de l'écrire,en reportant sans cesse les décis...

à écrit le 07/05/2021 à 9:55
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"Six nouveaux EPR en France : EDF dévoile son jeu" Ça y est ,on a trouvé des soudeurs ?

le 07/05/2021 à 21:50
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On pourrait avantageusement les faire venir de Chine : eux ont su construire leur deux EPR dans les temps et dans les budgets.

le 08/05/2021 à 13:43
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En plus ils ne partiront pas avec les plans, ils les ont déjà. :-)

à écrit le 07/05/2021 à 9:50
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N'y aurait-il pas moyen de bâtir les nouveaux EPR sur les emplacements d'anciennes installations?

à écrit le 07/05/2021 à 9:42
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6 EPR et 1 SMR de démonstration. Les Grünen au pouvoir après Merkel vont être ravis. Yeaaah !!!!

à écrit le 07/05/2021 à 9:38
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ahurissant le premier projet n'est pas encore fiabilise, deja ils veulent en construire d'autres pour multiplier les pbs.... on comprend le mix, on a plus de mal avec la methode

le 07/05/2021 à 12:46
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le Mix est une grande utopie, la france est déja au bord de la limite du "black out" électrique. L'éolien produit très peut , et pas tout le temps , coute cher. En plus les EPR prévus sont différents de celui de Flamanville, plus simple . La seul...

le 07/05/2021 à 21:09
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Ces dogmatiques et gauchistes " écolos " devraient renoncer aux ordi et smartphone : 7% des émissions de CO2 ( avions 2% )

le 07/05/2021 à 21:56
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Les chinois ont construit leurs deux EPR dans les temps, sans dépassement de budget et sans non-conformité. Ils fonctionnent parfaitement depuis près de 3 ans. Le problème n'est absolument pas dans l'EPR lui-même : le design est au point. Le problème...

le 10/05/2021 à 16:31
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@Polaris: Les "royalties" permettent-elles au moins de payer nos chômeurs?

à écrit le 07/05/2021 à 9:33
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Il est curieux que l'on ne décide pas sur ce sujet alors que les appels d'offres sont lancés sur le champ d'éoliennes de Groix sans que l'autorisation soit donné, là il faut aller vite avant les élections. Les EPR seront d'excellent réacteurs, et ret...

à écrit le 07/05/2021 à 8:44
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En quoi cette " information " ( plus une déclaration d'intention sans les détails essentiels ) diffère à ce que savait depuis longtemps?

à écrit le 07/05/2021 à 7:49
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Le renouvellement du parc nucléaire est un sujet. La remise à niveau et le développement du parc hydroélectrique en est un aussi. Je suis sidéré que l'hydroélectricité soit exclue des discussions sur l'énergie. Pourtant, une source d'énergie ren...

le 07/05/2021 à 20:55
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Les pseudo-écolos s'opposent à tout ! Ils voudraient développer le transport fluvial,mais sont les premiers à bloquer le canal rhin-rhône notamment... comment voulez-vous qu'ils puissent ne pas bloquer un développement hydroélectrique !

à écrit le 07/05/2021 à 7:18
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Les fermes offshore ne sont pas près de voir le jour. Comment dompter l’atome avec ces cocottes minutes géantes que sont les centrales sans maîtriser ses conséquences sur le long terme.

à écrit le 07/05/2021 à 0:05
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Renouvellement du parc nucléaire? Il y a une LOI pour forcer le demantelement du parc, non pas le "renouveller". Une loi, non pas une "politique" ou un "plan" mais bien une loi. Une des mesures les plus importantes prise sous President Hollande. <p> ...

le 07/05/2021 à 8:41
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L’indépendance énergétique du pays est stratégique. On ne peut dépendre de pays instable ou à la politique changeante sans compter la proximité géographique et politique fades islamistes en Algérie ou autres pays riverains ....

le 07/05/2021 à 9:45
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Le nucléaire en production électrique et propulsion des sous marins fonctionne depuis des dizaines d'années avec certes des problèmes mais maitrisables, Les Russes, les USA et les Chinois développent même des réacteurs dits à neutrons rapide, filière...

le 07/05/2021 à 21:00
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L'Algérie est source de gaz monumentale ! Pourquoi ce pays n'investit pas lui-même dans vos bonnes idées ? Pourquoi attend-il que ce soit la France qui le fasse ? nostalgie des années 50 ? Allez... chacun son indépendance stratégique et économique....

le 07/05/2021 à 22:01
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Une loi, ça se défait. Surtout lorsqu'elle est manifestement mauvaise. Les ENR étant indésirables en France - il suffit de voir les recours et manifestations à répétition organisés par les associations écologistes contre la construction de parcs éol...

à écrit le 06/05/2021 à 23:44
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Le nucléaire est indéfendable en cas de conflit et terrorisme, on aurait 56 +6 Tchernobyl soit plus de 40.000 ans d'attente. Il ne peut pas baisser ses prix aussi vite que les renouvelables. Il ne se vend quasiment pas. Il ne décarbone donc pas la pl...

à écrit le 06/05/2021 à 22:08
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C'est curieux, vous ne dites pas un seul mot sur la réussite des EPR chinois, ni celle de Hinkley Point. En outre Areva n'était pas dans le groupe EDF quand il a lancé le chantier d'Olkiluoto en Finlande. Toujours de parti pris La Tribune, toujours c...

le 07/05/2021 à 8:43
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Hinkley point a plus de 10 ans de retard, et ne sera en service qu'en 2026 au mieux pour le premier KW. Sont coût estimé sera alors de 23 milliards de livres sterling; soit 26 milliards d'€. C'est pas la réussite écologique, économique et durable ...

le 07/05/2021 à 22:05
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Les deux EPR de Taishan fonctionnement parfaitement en depuis près de 3 ans. Construits par la Chine dans le respect du planning et des budgets initiaux, et sans non conformité. Le problème n'est pas l'EPR, parfaitement au point, mais la désindustria...

à écrit le 06/05/2021 à 21:44
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Même (certains) verts se rendent compte que le seul moyen d'échapper à l'horreur carbonée, c'est de construire des centrales nucléaires, seules capables de faire de l’électricité verte ! C'est ça ou revenir à l'âge de pierre.

à écrit le 06/05/2021 à 19:21
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Ouf ! On va avoir du "jus".

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