Nucléaire : EDF se relance en Inde

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L'EPR de Flamanville (Manche) en France, en travaux depuis 2007, a multiplié les déconvenues, à cause notamment d'anomalies découvertes sur la composition de l'acier du couvercle et du fond de la cuve.
L'EPR de Flamanville (Manche) en France, en travaux depuis 2007, a multiplié les déconvenues, à cause notamment d'anomalies découvertes sur la composition de l'acier du couvercle et du fond de la cuve. (Crédits : Benoit Tessier)
EDF a remis au groupe nucléaire public indien l'offre technico-commerciale pour un projet gigantesque de construction de six EPR. En exportant son savoir-faire, le groupe français espère prouver que l’atome a encore de l’avenir. Analyse.

Alors que le futur de la filière nucléaire mondiale peine à s'écrire, EDF trouvera-t-il son salut dans la construction de nouveaux EPR ? L'Inde, en tout cas, mise gros sur cette technologie décarbonée : pas moins de 6 de ces « European Pressurized Reactors », des réacteurs à eau sous pression de 3ème génération, conçus pour offrir puissance et sûreté, seront normalement construits sur son site de Jaitapur. Et ceux-ci devraient lui être fournis par le groupe d'électricité français, qui a annoncé vendredi 23 avril avoir remis une « offre technico-commerciale engageante française » en ce sens - plus de dix ans après les premiers pourparlers entre les deux acteurs. Un méga-contrat pour le groupe tricolore, étape cruciale vers le lancement de la centrale « la plus puissante du monde ».

Lire aussiEn Inde, EDF en route pour construire 6 EPR d'un coup... soit la plus grande centrale nucléaire au monde

De quoi renouer avec l'espoir de vendre ce nouveau type de réacteur, lancé il y a moins de trente ans et présenté comme le fleuron de la filière nucléaire française. Car ces dernières années, les EPR ont surtout fait parler d'eux pour leurs multiples déboires, dans un contexte d'industrie nucléaire déjà en crise, après la catastophe de Fukushima en 2011. Alors qu'il y a dix ans, 429 réacteurs étaient en service à travers le monde, ils n'étaient plus que 412 fin 2020. Et la question a pris une tournure politique : l'atome divise aujourd'hui plus que jamais, entre abandon allemand, transition écologique et coûts en hausse.

« Pour EDF, la réussite de ce contrat serait une belle démonstration qu'il y a une place pour le nucléaire à l'avenir, et en particulier pour les EPR à l'export », note Nicolas Goldberg, Senior Manager Energie chez Colombus Consulting. En tablant sur la volonté de certains pays d'améliorer leur bilan climatique et de moins dépendre du charbon. D'autant que, dans le cas du projet indien, le géant français ferait en sorte de ne pas trop se mouiller : le montage du chantier serait tel qu'EDF se positionnerait en fournisseur de solution, mais pas en constructeur ni exploitant. « C'est un moyen de vendre un EPR sans supporter les risques liés à la construction », indique le consultant.

D'échec en échec

Car ceux-ci sont nombreux. Dès le premier chantier d'EPR, lancé par Areva en 2005 à Olkiluoto (Finlande), contretemps et dérapages budgétaires se sont accumulés, si bien que celui-ci n'est toujours pas terminé. Et le deuxième n'a pas fait mieux : l'EPR de Flamanville (Manche) en France, en travaux depuis 2007, a multiplié les déconvenues, à cause notamment d'anomalies découvertes sur la composition de l'acier du couvercle et du fond de la cuve. Rien d'étonnant pour Nicolas Goldberg : afin de ne pas se laisser devancer par Areva, EDF avait procédé au lancement à un moment où « seulement 10% des études de design étaient terminées, avance-t-il. Cela a évidemment engendré énormément de retard ».

Mais ce n'est pas tout : l'échec s'explique aussi par une forte désindustrialisation de la France. « On a perdu du savoir-faire. Il y a eu des problèmes pour couler du béton, s'adapter aux nouvelles normes, souder, trouver des fournisseurs... le chantier a été chaotique. Avant 2015, il n'était même pas encadré par un chef », souligne Nicolas Goldberg. Autant de mésaventures qui ont alourdi la facture : le coût estimé d'un EPR a triplé. « Au départ on parlait de 3 milliards d'euros. Aujourd'hui, on se situe entre 8 et 12 milliards d'euros », précise le consultant. Une addition salée, alors que le nucléaire est de plus en plus concurrencé par les énergies renouvelables, dont le prix a quant à lui chuté. Les coûts de l'éolien et du solaire ont ainsi respectivement baissé de 70% et 90% de 2009 à 2020, selon les calculs de la banque Lazard, quand ceux du nucléaire ont augmenté de 33%.

Dans d'autres pays pourtant, les EPR ont la cote. En Chine, celui de Taishan a été le premier à bien fonctionner, bien que le chantier ait commencé en 2009, après celui de Flamanville. L'EPR a aussi été retenu pour un projet de deux réacteurs à Hinkley Point, en Angleterre, et le gouvernement britannique a engagé des discussions pour la construction d'une nouvelle centrale nucléaire, Sizewell C, sur la côte est de l'île. « Alors que la Chine bénéficie d'un savoir-faire fort, avec une industrie lourde conséquente, les Anglais, eux, ont appris des échecs français et finlandais, pour ne pas les reproduire », explique Nicolas Goldberg.

Taxonomie

La différence tient aussi dans le niveau d'accompagnement par les pouvoirs publics. « Le nucléaire est forcément une énergie d'Etat, qui a besoin de soutien politique dans la durée. On ne peut pas bâtir une centrale, qui prend 10 ans à construire, 60 ans à exploiter et 20 à démanteler, par la seule force du marché », souligne le consultant en énergie. Sans consensus pour supporter le nucléaire, EDF risque de naviguer à vue.

Alors, pour réduire ses coûts et sauver son activité, le groupe se bat pour que l'atome soit intégré dans la taxonomie « verte » de l'Union européenne, dont l'objectif est de donner aux investisseurs la liste des activités à soutenir, selon leur caractère bénéfique, ou non, dans la lutte contre le changement climatique. Mercredi, la Commission a dû se résoudre à reporter la décision de l'inclure ou pas dans la classification, signe de l'ampleur des enjeux. « Si l'Europe ne l'y inscrit pas, cela rendra le nucléaire peu intéressant sur le plan financier. Or, la Chine, la Russie ou les Etats-Unis, par exemple, se proposent de les financer le cas échéant. Ce serait aberrant de refuser les financements européens au nucléaire alors qu'on accepte des réacteurs étrangers sur le continent », estime Nicolas Goldberg.

Lire aussiEDF veut que la contribution du nucléaire soit reconnue dans la lutte contre le réchauffement climatique

Quel scénario énergétique en 2050

Mais alors que le méga-projet indien et ses 6 EPR entame une nouvelle étape, l'avenir pourrait bien, après la course au gigantisme, appartenir à un réacteur de taille bien plus modeste : les SMR, des petits réacteurs modulaires, dont la puissance ne dépasse pas les 300 mégawatts, contre plus de 1.500 pour les EPR. Conçus pour être fabriqués en série en usine puis transportés sur le lieu de leur exploitation, ils intéressent de plus en plus les Etats-Unis, le Royaume-Uni mais aussi la France. « Les Américains misent beaucoup dessus, pour avancer plus vite que la Chine et récupérer le savoir-faire à l'export », fait valoir Nicolas Goldberg. Pour l'heure, seuls les Russes disent maîtriser la technologie.

EPR, SMR ou sortie du nucléaire : difficile de dire de quoi seront faites les prochaines décennies. D'ici à 2050, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) prévoit que la capacité nucléaire mondiale pourrait augmenter de 82% dans son hypothèse haute... ou décliner de 7% dans son hypothèse basse. En France, un bilan prévisionnel baptisé « futurs énergétiques 2050 », commandité par le ministère de la transition écologique, est attendu à l'automne pour comparer les scénarios énergétiques, selon si l'Hexagone construit ou non des EPR. Mais pour l'heure, la décision sur d'éventuels nouveaux chantiers a été renvoyée au prochain quinquennat.

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Commentaires
a écrit le 26/04/2021 à 17:15 :
En parlant de nucléaire ...pour polaris

Il y a toujours de l’espoir. La preuve avec l’accident nucléaire de Tchernobyl qui a irradié la région dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, à l’époque soviétique. Au total, plus de 2 200 km2 dans le nord de l’Ukraine et 2 600 km2 dans le sud du Bélarus sont devenus des zones impropres à la vie humaine. Mais depuis que ce territoire a été déserté, la nature reprend ses droits, la végétation repousse et les espèces sauvages reviennent, dont le cheval de Przewalski qui avait disparu d’Asie depuis le milieu du XXe siècle. En 1998, une trentaine d’individus ont ainsi été relâchés à Tchernobyl dans le cadre d’une expérience scientifique.
a écrit le 24/04/2021 à 22:04 :
Il est financé à taux négatif ? Areva paye des interets aux indiens (dividendes) pour leur aimable participation ?

Ca et les pénalités de retard, il va finir par couter cher le bidule !
a écrit le 24/04/2021 à 10:48 :
Heureusement ce n'est qu'un projet.
Rien n'est signe. Les indiens ne sont pas fous a ce point ? Flammaville ne fonctionne meme pas. Inkle point en retard , la liste est longue....
Réponse de le 24/04/2021 à 22:01 :
Quel présage ! Flamme en ville !
Réponse de le 25/04/2021 à 12:38 :
L'EPR chinois de Taishan a démarré comme prévu en 2018, après un peu plus de 7 ans de travaux. Zéro retard, zéro dépassement de budget, zéro non conformité. L'EPR fonctionne parfaitement bien. Il faut juste du personnel compétent, ingénieurs, techniciens, ouvriers pour le construire. La Chine en a, plein: les carrières techniques et industrielles y sont valorisées. Après 25 ans de désindustrialisation, de diabolisation du nucléaire et de massacre des métiers techniques et scientifiques, les pays européens n'en ont plus. Tout simplement. Pour avoir travaillé avec des ingénieurs indiens, je prend le pari que l'Inde saura construire ses EPR sans aucun problème. La France continuera à se spécialiser dans les métiers peu qualifiés de domesticité, de l'hôtellerie -restauration et du tourisme, en continuant de rêver à sa grandeur passée. Les nombreux indiens et chinois qualifiés viendront passer leurs vacances chez nous, et nous les servirons avec humilité car c'est eux qui nous feront vivre, qui nous vendront nos panneaux solaires, éoliennes et batteries pour véhicules électriques - peut être cobstruiront-ils nos EPR. C'est un choix de société.
a écrit le 24/04/2021 à 9:51 :
Gageons que les autorités indiennes aient prévu des pénalités de retard à la hauteur du projet.....
Et/ou faut-il exclure de l'appel d'offre certaines entreprises sur la base des défaillances déjà constatées.
Par exemple demander la copie exhaustive des fiches d'anomalie du chantier précédent.
a écrit le 24/04/2021 à 9:04 :
Pendant ce temps :

Les prix des billets d'avions ont grimpé en flèche et la demande pour les jets privés a explosé vendredi 23 avril en Inde, tous ceux pouvant se le permettre tentant d'échapper à la résurgence de l'épidémie de coronavirus avant la suspension des vols à destination des Émirats arabes unis. A partir de dimanche, tous les vols reliant l'Inde aux Emirats arabes unis - l'une des voies aériennes les plus fréquentées du monde - seront suspendus en raison d'une hausse record des cas de coronavirus dans ce pays d'Asie, où les hôpitaux saturés sont confrontés à une pénurie de lits et d'oxygène.
Selon les sites de comparaison de prix, les vols commerciaux en aller simple de Bombay à Dubaï vendredi et samedi coûtaient jusqu'à 80.000 roupies (1.000 dollars), soit environ 10 fois le prix habituel. Les billets pour un vol New Delhi-Dubaï coûtaient plus de 50.000 roupies, soit cinq fois le prix usuel. Plus aucun billet n'était proposé à partir de dimanche, date à laquelle les vols en provenance d'Inde seront suspendus dans les Émirats pendant dix jours.
Réponse de le 25/04/2021 à 12:41 :
Je me demande bien quel est l'intérêt de ces copié-collé d'articles de presse à répétition, souvent hors sujet d'ailleurs. On dirait des copies d'étudiants des années 2010, pour qui Wikipedia est l'alpha est l'oméga des études supérieures.
Réponse de le 26/04/2021 à 17:13 :
@polaris

Cela à un lien avec le sujet qui évoquait l'inde et je le met, point polaris ou pas.
a écrit le 24/04/2021 à 8:33 :
L'Inde prépare sa transition énergétique bas carbone. Excellente nouvelle pour la planète
a écrit le 24/04/2021 à 0:36 :
D’abord Covid et maintenant EDF !
Un malheur n’arrive jamais seul.
a écrit le 23/04/2021 à 20:33 :
On ne sait même pas finir un EPR alors en faire plusieurs... une plaisanterie !
Réponse de le 24/04/2021 à 8:06 :
Vos propos sont faux: celui de Olkiluoto en finlande est rentré en service actif cette année et deux EPR en chine sont déjà en activité depuis plus d'un an. Flammanvile a rencontré deux principaux problèmes: c'était le premier donc il a essuyé les plâtres et a permis de faire de l'expérience, et surtout c'est l'incapacité de nos gouvernements à avoir une vision à plus de 2 ans qui ont fragiliser les compétences de la filière, accentuant les retards.
Réponse de le 24/04/2021 à 9:10 :
La lecture du rapport de 200 pages en ligne sur le site de l'ASN (belle transparence) relatif aux défauts qualités des soudures de l'EPR précise les responsabilités, il ne remet pas en cause l'architecture de cet équipement. Dans les années 70/80 lors de la construction du programme il existait, il me semble, une puissante direction technique qui s'appuyait sur une politique énergétique claire et défendue, c'est sans doute ce qui manque aujourd'hui avec toutes ces politiques dites du "en même temps". L'EPR sera un bon réacteur.
Réponse de le 25/04/2021 à 9:19 :
Les propos de Damien ne sont pas faux, 15 ans de retard pour un EPR dont on commence à charger le combustible n'est pas glorieux. De plus les malfaçons constatées ne relèvent pas de la nouveauté de l'équipement (béton, soudures, certificats de conformité complaisants ...)
En ce qui concerne la chine, peut-être faut-il tenir compte de l'implication des entreprises chinoises et de leur maitrise d’œuvre.
Réponse de le 25/04/2021 à 12:42 :
L'EPR chinois de Taishan a démarré comme prévu en 2018, après un peu plus de 7 ans de travaux. Zéro retard, zéro dépassement de budget, zéro non conformité. L'EPR fonctionne parfaitement bien. Il faut juste du personnel compétent, ingénieurs, techniciens, ouvriers pour le construire. La Chine en a, plein: les carrières techniques et industrielles y sont valorisées. Après 25 ans de désindustrialisation, de diabolisation du nucléaire et de massacre des métiers techniques et scientifiques, les pays européens n'en ont plus. Tout simplement. Pour avoir travaillé avec des ingénieurs indiens, je prend le pari que l'Inde saura construire ses EPR sans aucun problème. La France continuera à se spécialiser dans les métiers peu qualifiés de domesticité, de l'hôtellerie -restauration et du tourisme, en continuant de rêver à sa grandeur passée. Les nombreux indiens et chinois qualifiés viendront passer leurs vacances chez nous, et nous les servirons avec humilité car c'est eux qui nous feront vivre, qui nous vendront nos panneaux solaires, éoliennes et batteries pour véhicules électriques - peut être cobstruiront-ils nos EPR. C'est un choix de société.
Réponse de le 26/04/2021 à 9:09 :
Bien vu POLARIS, reste a explorer la structure des coûts de construction, les entreprises chinoises ne sont-elles pas comparables à ce qu'étaient nos arsenaux ou les coûts effectifs passaient après l'obtention du résultat technique souhaité ?
Nous sommes de plus "encombrés" d'un code des marchés publics aussi obsolète qu'indispensable.
Pour des responsables travaux, il faut à tout prix tenir le budget tout en sachant qu'il a volontairement été sous évalué pour obtenir le marché.
a écrit le 23/04/2021 à 20:24 :
Manifestement, AREVA semble être devenu l'endroit ou les copains sont recasés, ce qui explique le savoir-faire très particulier d'AREVA, comme par exemple :

- construire l'enceinte de confinement avant d'avoir vérifié les soudures

- ne pas tenir compte qu'en FINLANDE il fait froid, donc il faut un béton spécial

- investir dans des mines qui n'existent pas

Ce qui explique manifestement pourquoi un certain électrrat y tient beaucoup....
a écrit le 23/04/2021 à 19:36 :
exporter son ""savoir-faire"" la tribune a un humour des plus douteux. J'aime.
a écrit le 23/04/2021 à 18:51 :
"En exportant son savoir-faire, le groupe français ...."

Ils ne lisent pas les journaux en Inde? l'EPR EDF c'est un budget initial multiplié par 6, 11 ans de retard et des malfaçons graves en série.
Réponse de le 25/04/2021 à 12:43 :
L'EPR chinois de Taishan a démarré comme prévu en 2018, après un peu plus de 7 ans de travaux. Zéro retard, zéro dépassement de budget, zéro non conformité. L'EPR fonctionne parfaitement bien. Il faut juste du personnel compétent, ingénieurs, techniciens, ouvriers pour le construire. La Chine en a, plein: les carrières techniques et industrielles y sont valorisées. Après 25 ans de désindustrialisation, de diabolisation du nucléaire et de massacre des métiers techniques et scientifiques, les pays européens n'en ont plus. Tout simplement. Pour avoir travaillé avec des ingénieurs indiens, je prend le pari que l'Inde saura construire ses EPR sans aucun problème. La France continuera à se spécialiser dans les métiers peu qualifiés de domesticité, de l'hôtellerie -restauration et du tourisme, en continuant de rêver à sa grandeur passée. Les nombreux indiens et chinois qualifiés viendront passer leurs vacances chez nous, et nous les servirons avec humilité car c'est eux qui nous feront vivre, qui nous vendront nos panneaux solaires, éoliennes et batteries pour véhicules électriques - peut être cobstruiront-ils nos EPR. C'est un choix de société.

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