Tchernobyl : la moitié du personnel, en poste depuis le début de la guerre, a été remplacée

La première rotation du personnel ukrainien à Tchernobyl a pu se faire ce dimanche, plus de trois semaines après la prise de possession de la centrale par l'armée russe. Une bonne nouvelle pour l'Agence internationale de l'énergie atomique, qui prévenait que l'absence de relais entre les équipes de jour et de nuit « mettait en péril » l'un des « piliers » de la sécurité nucléaire. Cette rotation est néanmoins partielle puisque seulement la moitié du personnel a été remplacée par d'autres employés ukrainiens. On ne sait pas, pour le moment, quand une nouvelle rotation aura lieu.

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Le personnel déjà partis de Tchernobyl a déjà été remplacé par d'autres employés ukrainiens selon l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).
Le personnel déjà partis de Tchernobyl a déjà été remplacé par d'autres employés ukrainiens selon l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). (Crédits : POOL New)

Ils étaient en poste depuis presqu'un mois, lorsque l'armée russe a pris possession du site dès le premier jour de l'invasion en Ukraine. La moitié du personnel de la centrale de Tchernobyl, dans le nord du pays, a effectué une première rotation ce dimanche 20 mars, a annoncé l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). « L'autorité de régulation nationale ukrainienne a confirmé que ceux qui étaient partis avaient déjà été remplacés par d'autres employés ukrainiens », a fait savoir par communiqué le directeur général Rafael Grossi, se « félicitant » de cette rotation partielle.

« Ils étaient là depuis bien trop longtemps. J'espère sincèrement que le personnel restant de cette équipe pourra également être remplacé rapidement », a déclaré Rafael Grossi. « Ils avaient effectué leurs importantes missions dans des conditions immensément stressantes et fatigantes en présence de forces militaires étrangères et sans le repos approprié ».

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Les forces russes ont pris le contrôle de la centrale le 24 février, mais une centaine de techniciens ukrainiens qui terminait son service de nuit a continué à gérer les opérations quotidiennes sur le site, où se trouvent des déchets radioactifs depuis l'accident du 26 avril 1986, le pire de l'Histoire. L'équipe de jour, elle, n'avait pas pu les relayer, selon des proches interrogés par l'AFP sous couvert d'anonymat. Cela « mettait en péril » selon l'AIEA l'un des « piliers » de la sécurité nucléaire, à savoir que le personnel puisse prendre des décisions « sans pression indue ».

L'AIEA ne reçoit toujours pas de transmission de données à distance de ses systèmes de surveillance à Tchernobyl, mais ces données lui sont transférées depuis les autres centrales nucléaires d'Ukraine. Cette agence de l'ONU basée à Vienne a proposé d'intervenir sur place pour garantir la sécurité des installations nucléaires en Ukraine et dit « poursuivre les consultations » en ce sens.

Des employés « otages » de la guerre

Pendant plus de trois semaines, tant bien que mal, dans des conditions sanitaires dégradées, les captifs de Tchernobyl ont tenté d'assurer la maintenance du site, entourés d'armes et de militaires russes, racontaient leurs proches la semaine dernière. « Nos gars ne sont pas juste otages, mais prisonniers d'un camp de concentration russe », dénonçait une femme au visage grave lors d'une manifestation à Slavoutitch, filmée par une télévision locale.

Leur entourage racontait non seulement leur quotidien pénible, mais aussi les risques que cette situation fait peser sur une centrale à la sécurité selon eux largement compromise. « Physiquement et moralement, ils sont exténués », narrait l'épouse d'un technicien. « Ils pensent que personne ne s'intéresse à eux, ni le gouvernement russe, ni le gouvernement ukrainien », dit-elle.

Mal nourris, ils recevraient deux repas par jour composés de « petites portions, mal préparées », ils « peuvent prendre des douches, mais sans savon, ni shampoing », n'ont accès à aucun médicament et dorment « par terre, sur des bureaux ou sur des chaises », déplorait-t-elle.

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Pas d'impact majeur sur la sécurité...

Situé dans une zone d'exclusion, le site de Tchernobyl comprend des réacteurs qui ont été déclassés après l'accident de 1986 et des dépôts de déchets radioactifs. « Il n'y a pas de risque d'explosion », a récemment rassuré toutefois Karine Herviou, directrice générale adjointe de l'Institut français de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), interrogée par l'AFP.

Alors que Tchernobyl a plusieurs jours durant dû recourir à des générateurs pour faire fonctionner ses systèmes de sécurité, « la perte durable de l'alimentation électrique du site n'(engendrerait) pas d'accident », selon elle, « contrairement aux centrales nucléaires en exploitation ». L'alimentation électrique a été rétablie le mercredi 16 mars et est assurée par le Bélarus voisin, avaient annoncé les autorités de la région bélarusse de Gomel, citant le ministère bélarusse de l'Énergie.

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Le réacteur 4, celui accidenté par la catastrophe 1986, ne pose pas non plus de problème. Il est recouvert d'un double sarcophage, l'un construit par les Soviétiques et désormais endommagé, l'autre, plus moderne, inauguré en 2019. « Le cœur fondu n'a pas besoin de système de refroidissement », précisait d'ailleurs Karine Herviou. Un système alimenté en électricité est néanmoins toujours nécessaire pour refroidir les 20.000 assemblages combustibles stockés dans la piscine du site. Cependant, compte tenu du temps qui s'est écoulé depuis 1986, « la charge thermique de la piscine et le volume de l'eau de refroidissement étaient suffisants pour assurer une évacuation efficace de chaleur sans électricité », avait estimé l'AIEA.

Ces assemblages anciens « sont relativement froids », et même si l'électricité n'est pas rétablie après 48 heures, « il n'y a pas de danger de rejets radioactifs selon ce que l'on sait des installations », confirme Karine Herviou. Dans un tel cas, des études réalisées après l'accident de la centrale de Fukushima au Japon en mars 2011 « montrent une montée lente en température de l'ordre de jusqu'à 60°C mais pas de dénoyage des assemblages ». « L'eau va se réchauffer progressivement mais ne va pas être portée à ébullition », expliquait-elle. Une coupure de courant « poserait plus de problèmes » dans les quatre centrales en fonctionnement du pays, « où il faut absolument assurer un refroidissement du combustible présent », estime la responsable de l'IRSN.

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... mais un risque lié à la guerre

Reste le risque lié à la guerre, alors que l'armée russe a installé « une base militaire » dans l'enceinte de Tchernobyl, affirme un proche d'un technicien retenu sur le site, qui a lui-même travaillé dans cette centrale. « La stratégie est brillante du point de vue de la guerre (...) Personne ne va tirer un missile sur Tchernobyl » pour viser l'armée russe, explique-t-il. « Mais au nom de l'humanité, c'est absolument fou ». Alors que le principal risque pour Tchernobyl est selon lui « l'erreur humaine », la situation actuelle relève de la « catastrophe » pour la centrale, avec des soldats russes « inconscients » de la nature du site sur lequel ils se trouvent.

Outre Tchernobyl, l'armée russe a aussi pris possession de la centrale nucléaire ukrainienne de Zaporojie, la plus grande d'Europe, le 4 mars dernier à l'issue d'un assaut marqué par des bombardements sur le site, qui avaient provoqué un incendie. 11 employés du géant du nucléaire russe Rosatom y ont débarqué vendredi 11 mars pour « vérifier le niveau de radiation et aider à réparer la centrale » selon l'agence ukrainienne Energoatom. Ses réacteurs ont été mis en service entre 1985 et 1995. Ils disposent d'une capacité totale de près de 6.000 mégawatts, assez pour fournir en électricité environ quatre millions de foyers.

Avec 15 réacteurs, disséminés sur quatre sites, l'Ukraine est le 7e producteur mondial d'énergie nucléaire, l'atome étant à l'origine de la moitié de son énergie, selon les données de l'AIEA.

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(Avec agences)

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