Transports : l'idée d'une écotaxe sur les poids lourds inquiète
latribune.fr
En 2014, un projet d’instaurer une écotaxe contre les poids lourds avait été suspendu face à la mobilisation du mouvement des Bonnets Rouges (photo d'illustration).
Idriss Bigou-Gilles / Hans Lucas via Reuters Connect
L'Union des entreprises de transport et de logistique (TLF) a mis en garde mardi le gouvernement contre les « conséquences graves » d'une écotaxe sur les poids lourds. Un projet que le nouveau ministre des Transports, François Durovray, n'a pas exclu, sans l'évoquer directement.
L'idée d'instaurer une écotaxe pour poids lourds pourrait refaire son chemin en France. Interrogé sur une telle mesure ce mardi dans la matinale de TF1, le nouveau ministre (LR) des Transports, François Durovray, n'a pas répondu directement mais a indiqué qu'il fallait « des recettes » pour répondre aux « très grands défis d'investissement, des défis qu'il faut partager avec les Français ». Il a notamment évoqué « la maintenance » des infrastructures de transport routier et ferroviaire, « mais également la transformation de ces équipements pour réussir la transition écologique, pour mettre également plus de transports publics ».
Le nouveau ministre s'était déjà exprimé sur le sujet en août 2023 dans une interview au magazine Transport Info, alors sous la double casquette de président de la commission Mobilités de l'Assemblée des départements de France et du conseil départemental de l'Essonne. « Dans les prochains mois, il faudra poser à plat les conditions de mise en œuvre de la taxe poids lourd et étudier comment les départements peuvent s'en saisir, sans pour autant pénaliser trop durement le pavillon français », avait-il déclaré.
Appliquant le mantra formulé par le Premier ministre Michel Barnier - « pas d'esbroufe » - le ministre a toutefois renvoyé ce mardi à la déclaration de politique générale pour toute annonce. Celle-ci doit être prononcée par le chef du gouvernement le 1er octobre. « Il appartiendra au Premier ministre d'indiquer ses priorités », a précisé François Durovray.
Cette éventualité a en tout cas fait bondir l'Union des entreprises de transport et de logistique (TLF), l'organisation professionnelle du secteur. Dans un communiqué ce mardi, elle « alerte sur les graves conséquences qu'entraînerait » une telle taxe.
« Dans un contexte de grandes difficultés économiques des transporteurs, avec une vague de défaillances inédite depuis les années 1990, ce nouvel impôt viendrait à nouveau grever la compétitivité du pavillon français et mettre directement en péril de nombreuses TPE-PME de notre secteur »,indique-t-elle.
Fin août, l'organisation alertait sur le fait que 603 entreprises de transports de marchandises ont fait l'objet d'une procédure collective au deuxième trimestre 2024, soit une hausse de +45% sur un an et de +73% sur deux ans, d'après une étude de la société Ellisphere et du magazine L'Officiel des Transporteurs. Cette vague « excède largement le rattrapage post-Covid », commentait l'Union TLF. C'est pourquoi l'organisation se dit « à disposition du ministre des Transports pour lui présenter les défis du transport de marchandises et de la logistique et appelle à être intégrée aux concertations annoncées par le ministre ce [mardi] matin ».
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L'Union TLF indique aussi s'imposer aux projets actuels d'écotaxe en Alsace et dans la région Grand Est. « Il s'agit de nouvelles taxes locales qui pénaliseraient d'abord les entreprises de transport et l'industrie locales, mais aussi et surtout, le pouvoir d'achat du consommateur. Au contraire, il est urgent de baisser la fiscalité qui pèse sur nos entreprises, qui est parmi les plus élevées d'Europe », expose-t-elle.
La Collectivité européenne d'Alsace (CEA) porte en effet un projet d'écotaxe depuis plusieurs années. Elle concernerait les lourds traversant la région sur sa principale autoroute, l'A35. Ce projet « sera soumis au vote politique de la collectivité » qui doit avoir lieu le 21 octobre, a annoncé mi-septembre son président, Frédéric Bierry (divers droite). « Si la décision était prise, ça veut dire que fin 2026, début 2027, elle pourrait être (mise) en œuvre », a-t-il précisé, évoquant ensuite une entrée en vigueur au 1er janvier 2027.
Le président n'a pas donné le montant envisagé pour cette taxe, mais selon une étude d'impact réalisée par le cabinet Deloitte pour la CEA, il pourrait être de 15 centimes par kilomètre. Elle rapporterait 64 millions d'euros par an, dont la moitié proviendrait du trafic de transit, toujours selon cette étude. Les modalités précises de la taxe, son montant, ainsi que d'éventuelles contreparties pour les transporteurs locaux, seront ensuite discutés pendant un an avec les acteurs économiques, a promis Frédéric Bierry.
De nombreux routiers empruntent l'autoroute A35 pour éviter la « LKW-Maut », une écotaxe poids lourds en vigueur de l'autre côté de la frontière, en Allemagne, depuis 2005, et dont le montant a nettement augmenté en décembre dernier. Selon les relevés de la CEA, cette décision a entraîné une augmentation de +18% du nombre de poids lourds sur l'A35 cette année. En mettant en place sa propre écotaxe, la CEA avance l'objectif de voir réduire le passage de camions. « Notre enjeu, c'est santé publique, sécurité publique, fluidité », a assuré Frédéric Bierry.
Ce n'est pas la première fois que l'idée d'instaurer une écotaxe contre les poids lourds est évoquée. Imaginée en 2007 lors du Grenelle de l'Environnement, la taxe écologique avait été votée à l'unanimité en 2009. Au printemps 2013, un parc de 200 portiques à caméras était prêt pour que le dispositif puisse démarrer au 1er janvier suivant. Objectif de l'État français : taxer 800.000 poids lourds sur le réseau non payant pour engranger, en cette période de crise, de quoi financer les transports collectifs ou encore le fret ferroviaire.
C'était sans compter sur le mouvement de contestation parti de la Bretagne. La révolte a couvé dans tous les milieux, ressoudés autour de l'identité bretonne, dans cette région frappée par la crise. Tous redoutaient l'impact de cette taxe sur le coût des marchandises et voulaient défendre la gratuité des routes obtenue auprès de Charles de Gaulle en 1969. À l'automne 2013, des manifestations ont rassemblé des milliers de personnes arborant un bonnet rouge, accessoire qui donnera son nom au mouvement. Face à l'ampleur, le projet a été suspendu puis suspendu « sine die » en octobre 2014. Il a ensuite été supprimé par l'Assemblée nationale en novembre 2016.
Le retour d'un projet d'écotaxe pourrait-il signer celui des Bonnets Rouges ? En 2018, Jean-Pierre Le Mat, l'un des ténors du mouvement, ne l'excluait pas même s'il « ne [pensait] pas que le mouvement ressurgira sous la même forme ».