"Notre conviction profonde est que la relance verte doit être placée au cœur de la relance économique"

La filiale d'EDF chargée de la distribution d'électricité souhaite investir près de 70 milliards d'euros d'ici à 2035, pour adapter le réseau aux énergies renouvelables et aux mobilités électriques. Interview avec Marianne Laigneau, Présidente du Directoire d'Enedis.

8 mn

(Crédits : DR)

LA TRIBUNE - Acteur essentiel  pour assurer la distribution d'électricité dans les territoires, comment Enedis a fait face à la crise sanitaire ?

MARIANNE LAIGNEAU - Enedis est préparée pour vivre des situations de crise parce que nous gérons déjà beaucoup de crises climatiques tout au long de l'année. Notre organisation de crise est donc rodée et efficace. Elle combine un modèle national et des implantations locales. Cette crise du coronavirus est cependant d'une nature inédite pour Enedis : elle est sanitaire et nationale, là où que les crises climatiques sont plutôt régionales. En outre, l'électricité étant un service essentiel pour le pays, elle nous place en seconde ligne derrière le monde soignant et hospitalier avec qui nous avons été souvent en liaison pour garantir aux hôpitaux l'alimentation électrique. Pour que les missions sanitaires soient assurées et que la vie du pays continue le mieux possible, il est vital que la distribution d'électricité fonctionne.

Dès le 16 mars, nous avons donc mis en place un plan de continuité d'activité centré autour de nos missions essentielles avec pour priorité la sécurité de nos salariés et celle des clients : piloter la distribution d'électricité, assurer les dépannages urgents en permanence, gérer nos interventions. Tout cela a très bien fonctionné, notamment parce que nous avons basculé dans une autre organisation, avec 6.000 salariés sur le terrain et environ 30.000 salariés qui ont basculé du jour au lendemain en travail à distance. Disposer des 25 millions de compteurs Linky a aussi été très précieux pendant cette crise. Cela nous a permis de réaliser près de deux millions d'opérations à distance (mise en service, changement de puissance, dépannage...). j'en profite pour féliciter les équipes pour leur grande mobilisation auprès des clients, des pouvoirs publics et services de santé, je sais qu'elles en sont fières, à juste titre.

Quelles activités avez-vous suspendues ? Comment la reprise se présente-t-elle ?

Nous avons pris la décision d'arrêter la pose des compteurs Linky chez les particuliers afin de préserver la santé et la sécurité de nos techniciens, prestataires et clients. Nous pensions qu'il n'était pas opportun de rentrer chez des clients confinés et en plus de leur couper l'électricité pendant 30 minutes. L'installation a repris depuis le premier jour du déconfinement : lundi 11 mai, nous avons posé 7.000 nouveaux compteurs et 20 000 le vendredi, contre 24.000 pour une journée normale. Nous avions également baissé très fortement notre activité de chantiers, de raccordements et de branchements provisoire. Elle était tombée entre 5% et 10% de son niveau normal. Nous sommes partis dans une reprise progressive de nos activités. Par exemple, 600 chantiers importants ont repris en région sous l'égide des préfectures. La reprise est en revanche plus lente sur les très grands chantiers, en région parisienne notamment.

Malgré le repli de l'activité, pourquoi n'avez pas eu recours au chômage partiel ?

Nous avons pu réaffecter une partie de nos effectifs vers des activités qui se poursuivaient. Mais nous avions aussi des salariés qui étaient chez eux, soit parce qu'ils devaient garder leurs enfants faute d'école, soit parce que leur travail ne se prête pas à une activité à distance. Néanmoins, nous n'avons pas souhaité faire appel au chômage partiel car nous avons un modèle économique qui nous permet une résilience forte sur le plan économique. Il faut souligner que notre forte capacité de travail à distance a réduit aussi l'impact de confinement sur nos activités.

Vous avez massivement basculé vers le télétravail, pensez-vous le poursuivre après la crise ?

Il est encore un peu tôt pour en tirer de véritables leçons. Il serait très présomptueux de croire que nous sommes au bout de cette crise et des enseignements que nous devrons en tirer. Nous avons mis en place une cellule d'anticipation destinée à nous apporter un éclairage externe avec des avis de sociologues, d'économistes, de philosophes, de spécialistes du travail. Elle doit nous nous aider à prendre plus de recul et à réinterroger nos pratiques. Avant la crise, 5.500 salariés disposaient d'une convention de télétravail pour un ou deux jours par semaine. En 48 heures, nous sommes passés à 30.000 salariés en travail à distance toute la semaine. 60% d'entre eux se disent très satisfaits. Cela suppose des changements dans les modes de management et d'opérations. Nous avons réussi à simplifier et à digitaliser nos processus. Nous souhaitons capitaliser sur cette expérience pour la phase suivante. Par contre, nous devons faire attention à maintenir le lien social dans la durée. Quand nos salariés reviennent sur site, nous avons donc programmé un temps d'arrêt managérial pour ressouder les collectifs.

Quel a été l'impact de la crise sanitaire sur la consommation d'électricité ? Quelles sont vos prévisions pour les mois à venir ?

La consommation de nos clients s'est repliée de 10%. Celle des ménages a augmenté de quelques pour cent pendant le confinement. Elle s'est également déformé dans sa courbe journalière: les clients ont consommé comme un dimanche avec une montée en charge le matin beaucoup plus tardive. Il n'y a pas eu de disparités entres les ménages urbains et les ménages ruraux. Ni entre les régions. En revanche, nous avons constaté une chute brutale et forte de 30% de la consommation suite à la fermeture en particulier de tous les lieux qui reçoivent le public. Le retour à la normale ne fera pas immédiatement. Il prendra au moins un ou deux ans. Tout dépendra du rythme de reprise de l'activité économique, mais aussi des scénarios sur le ralentissement, le maintien ou l'accélération de la transition énergétique.

En matière de relance verte, quelles tendances voyez-vous venir et quelles conséquences allez-vous en tirer sur la mise en oeuvre de votre programme d'investissements ?

Notre conviction profonde est que la relance verte doit être placée au cœur de la relance économique. Nous souhaitons continuer à être un grand investisseur en matière de transition énergétique, de la décarbonation de l'économie par l'électricité. Nous allons devoir va devoir raccorder deux fois plus d'énergies renouvelables dans les dix années qui viennent, comme le prévoit la PPE (Programmation pluriannuelle de l'énergie). 90% de ces raccordements se feront sur le réseau de distribution, d'où l'importance de maintenir nos investissements. C'est la même chose pour le véhicule électrique: 90% de la recharge se fait à domicile. Et les objectifs de la PPE sont extrêmement ambitieux, avec l'installation de 7 millions de points de charge d'ici à 2030. Au-delà, des formes de mobilité douces vont se développer: le vélo électrique, le bus électrique, la navigation fluviale électrique... Notre réseau va devenir un réseau bi-directionnel, qui permet du stockage et de la flexibilité.

Nous ne faisons qu'entamer une transformation radicale de la production d'électricité, cela vous oblige-t-il à vous réinventer ?

Cette transformation change beaucoup de choses car elle place le réseau de distribution d'électricité au cœur de la transition énergétique. Celle-ci ne peut pas exister s'il n'y a pas un réseau qui permet de raccorder massivement de l'éolien et du solaire. Et qui permet aussi de faire de l'auto-consommation, dont le développement commence à s'accélérer en France, ou de développer des flexibilités pour mutualiser des productions. C'est pour Enedis un formidable challenge qui nous oblige à être excellent sur notre cœur de métier et à avoir un réseau beaucoup plus numérique. Ces transformations sont déjà en cours mais nous allons encore s'accélérer en innovant et en multipliant les partenariats dans la mobilité électrique.

Vous prévoyez d'investir 69 milliards d'euros sur 16 ans pour moderniser votre réseau. Comment financer cet effort sans augmenter le prix de l'électricité ? Et donc se prémunir d'éventuelles pressions politiques dans le contexte social actuel ?

Ces 69 milliards d'euros d'ici 2035 ne sont pas une courbe d'investissements approuvée et validée, il s'agit de notre prévision des efforts nécessaires pour atteindre les objectifs de la PPE à l'horizon de 2035. Ces investissements, qui sont à comparer aux 30 milliards investis entre 2008 et 2018, sont auto-financés par Enedis, dans le cadre d'un modèle régulatoire du tarif d'utilisation des réseaux calculé par la CRE (Commission de régulation de l'énergie). Nous commençons une période de discussions et d'audit pour aboutir en début d'année prochain à la fixation d'un nouveau tarif. Une accélération des investissements peut conduire à des augmentations, mais des augmentations très mesurées car nous améliorons chaque année notre productivité de manière importante. Il faut aussi bien avoir en tête que la partie réseau ne représente qu'un tiers du prix de l'électricité. Et qu'il est important de concilier un prix de l'électricité, qui soit raisonnable et acceptable, avec la nécessité d'investir pour mener la transition énergétique.

8 mn

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Commentaires 17
à écrit le 19/05/2020 à 11:05
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ENEDIS a raison: il y aura une relance basée sur les énergies renouvelables, en ce moment il y a déjà 41 % du nucléaire français à l'arrêt (qu'il faut payer quand même) , dimanche c'était 56 % à l'arrêt . Mais loin d'être un problème, les énergie...

à écrit le 19/05/2020 à 11:04
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ENEDIS a raison: il y aura une relance basée sur les énergies renouvelables, en ce moment il y a déjà 41 % du nucléaire français à l'arrêt (qu'il faut payer quand même) , dimanche c'était 56 % à l'arrêt . Mais loin d'être un problème, les énergie...

à écrit le 19/05/2020 à 8:20
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ok pour une écologie mais en contre partie des embauches et aucun licenciement ni même une mise en retraite anticipé et ceux sur plusieurs décennie pour vous obliger a avoir une vision a très long terme et pas de recourt aux augmentation de tari...

à écrit le 18/05/2020 à 19:24
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Et encore une khmer verte ! Une de plus, et au cœur du réacteur, si je puis dire !

à écrit le 18/05/2020 à 14:23
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Il ne suffit pas seulement d'avoir des convictions, mais c'est surtout d'effectuer un bon diagnostic sur l'avenir et d' y répondre avec pragmatisme... Et puis qu'est ce qu'on entend par la relance verte ? Des milliers d'éoliennes qui vont défigurer ...

à écrit le 18/05/2020 à 13:35
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Vu le nombre de comentaires qui passent à la trappe, la censure verte a la main lourde. Ubu aime la planète !

à écrit le 18/05/2020 à 12:12
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Pauvres de nous : la tarte aux épinards va être encore plus amère. Electricité plus chère, moins fiable, gouffre du déficit toujours plus profond... Sans parler des menaces sur les libertés que l'action conjuguée des compteurs Linky et de l'idéolog...

à écrit le 18/05/2020 à 12:04
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écologie ou pas ? quelle écologie ? réelle ou industrielle ? surconsommation surproduction surpollution ? le coronavirus restera comme une petite blagounette face au réchauffement climatique qui est (ce printemps 2020 est le 2ème plus chaud depuis...

à écrit le 18/05/2020 à 11:37
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"Les convictions sont pires que des prisons" Nietzsche

à écrit le 18/05/2020 à 10:46
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Notre pays est en quasi ruine, nos voisins ne sont pas mieux et au lieu de "croissance" verte on ferait mieux de parler de démographie mondiale, sujet bien plus important que l'écologie. Ca va être le chacun pour soi dans quelques mois, et il est uti...

le 18/05/2020 à 13:36
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bravo calamar . Le déconfinement passé les grandes incantations iront à la poubelle et l'instinct de survie fera son œuvre .

à écrit le 18/05/2020 à 10:20
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A EDF la croissance verte devrait commencer : 1/ A combler ses déficits abyssaux (Plus de 30 milliards d'euros); 2/ A faire payer les 250.000 agents leur consommation d'électricité et de gaz au prix du marché et non 10% du coût, le surplus payé par...

le 18/05/2020 à 15:45
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Etes vous prêt à acheter votre électricité au tarif réel de l'éolien ?

à écrit le 18/05/2020 à 10:02
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Le solaire et l'éolien marin (pas terrestre) et l'isolation des bâtiments anciens, la voiture à hydrogène et la voiture électrique à la condition d'une évolution technologique majeure des batteries (terres rares et recyclage).

à écrit le 18/05/2020 à 9:59
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A chaque fois que l'on semble nous parler "d'un progrès", on a l'impression qu'une nouvelle "rente" se met en place au service d'intérêt particulier!

à écrit le 18/05/2020 à 9:48
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Amen.

à écrit le 18/05/2020 à 9:43
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chacun vient placer ses billes n'en deplaise a cette dame, la repirse ca sera le fait que la serveuse ou la receptionniste retrouve son boulot et cette personne ne va pas s'improviser ouvriere en energie renouvelable du jour au lendemain voila la ...

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