Pourquoi l'éolien en mer devrait enfin décoller en France

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(Crédits : Siemens Gamesa)
Dix ans après ses premiers appels d'offres, la France n'a toujours pas de parcs éoliens en mer en fonctionnement, mais les professionnels du secteur sont désormais optimistes. Ils voient un alignement des planètes avec la prochaine mise en service de quatre parcs, le développement d'une filière industrielle, les simplifications administratives opérées, l'émergence de l'éolien flottant et le nouvel appétit des investisseurs.

EDF, Engie, RWE, Vattenfall, Iberdrola, Total, Shell... Tous ces grands énergéticiens ont un point commun. Tous ont répondu présents pour tenter de décrocher le huitième projet éolien en mer français, qui devrait voir le jour, au plus tôt, en 2028 au large des côtes normandes. En début de semaine, le ministère de la Transition écologique a désigné les six entreprises ou groupements d'entreprises finalistes* retenus pour participer à la phase de "dialogue concurrentiel". Cette procédure vise à réduire les coûts des projets et à sécuriser leur réalisation tout en permettant aux entreprises en lice d'améliorer leurs offres. En 2022, au terme de ce dialogue, le gouvernement désignera le lauréat. Il aura alors la charge de construire et d'exploiter ce huitième parc d'une puissance de 1.000 mégawatts (MW), soit le plus important de France.

Cette annonce était particulièrement attendue car ce nouveau projet de parc pourrait donner un second souffle à l'éolien en mer tricolore, qui pâtit d'un criant retard par rapport à ses voisins européens. En France, les premiers appels d'offres ont été lancés dès 2010 et 2012, suite au Grenelle de l'environnement. Mais dix ans plus tard, aucun parc offshore n'est encore entré en service. Pour l'heure, seule une éolienne flottante pilote de seulement 2 mégawatts est actuellement raccordée au large du Croisic (Loire-Atlantique).

La France en bas du classement

"Le retard de la France est abyssal", commente, sans mâcher ses mots, Jean-Louis Bal, président du Syndicat des énergies renouvelables (Ser). "La Belgique, qui ne compte que 60 km de côtes, a aujourd'hui près de 2.000 mégawatts en fonctionnement. C'est invraisemblable que la France en soit là alors qu'elle dispose de la deuxième plus grande façade maritime d'Europe", poursuit-il.

L'Hexagone se retrouve en effet bien loin dans le classement des pays européens. Fin 2020, le Royaume-Uni comptait déjà près de 2.300 éoliennes en mer raccordées, soit 40% de la puissance installée en Europe en matière d'éolien offshore, selon les données compilées par WindEurope. Sur la deuxième marche du podium, l'Allemagne dénombre un peu plus de 1.500 éoliennes raccordées et pèse pour 31% de la puissance installée à l'échelle européenne. Viennent ensuite les Pays-Bas, la Belgique et le Danemark. A eux seuls, ces cinq pays représentent 99% de toute la capacité de l'éolien offshore installée au large des côtes du Vieux Continent.

"La France est l'un des rares grands pays à avoir zéro installation qui tourne", déplore Frédéric Tuillé, responsable des études au sein de l'observatoire spécialisé indépendant Observ'ER, éditeur du baromètre des énergies renouvelables. Selon lui, ce retard s'explique en partie par "un sentiment d'urgence beaucoup moins présent en France, où le parc énergétique est largement décarboné grâce au nucléaire, que dans d'autres pays comme l'Allemagne", qui a choisi de sortir de l'atome civil il y a une dizaine d'années.

Des procédures à répétition

Surtout, les projets tricolores ont fait l'objet de très nombreuses années de procédures et de contestation devant les tribunaux. Des obstacles et une longueur très "spécifiques à la France", selon Jean-Louis Bal. "Une fois le projet sélectionné par appel d'offres, il fallait systématiquement faire un débat public, puis introduire les différentes autorisations d'occupation du domaine maritime et de raccordement. Or, toutes ces autorisations ont fait l'objet de recours de la part d'associations anti-éoliennes. Et, chaque recours devait ensuite être traité devant le tribunal administratif, puis par le conseil d'Etat. Ailleurs en Europe, c'est très différent, l'appel d'offres est attribué d'emblée avec les autorisations administratives", détaille-t-il.

Résultat, alors que la loi de programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) vise entre 5,2 et 6,2 gigawatts (GW) de puissance installée en 2028, le syndicat des énergies renouvelables estime, dans son hypothèse la plus optimiste, que la France atteindra 4,5 GW en 2028. "Ce sera sans doute entre 3,5 et 4,5 GW", précise Jean-Louis Bal. Michel Gioria, délégué général de l'association France Énergie éolienne, reste plus optimiste.

"Aujourd'hui, l'objectif fixé par la PPE est encore tenable mais il ne faut plus qu'on prenne du retard. Il faut que la cadence des appels d'offres au rythme de 1 gigawatts par an soit vraiment tenue", estime celui qui voit un alignement des planètes pour l'éolien en mer tricolore.

Alignement des planètes

En effet, malgré un long démarrage, l'éolien offshore semble enfin être sur les rails en France. "Aujourd'hui, quatre parcs éoliens (Saint-Nazaire, Courseulles-sur-Mer, Fécamp et Saint Brieuc) sont purgés de tous recours et leurs chantiers ont pu démarrer", se réjouit le président du Ser. Le parc de Saint-Nazaire sera le premier parc éolien offshore d'envergure à envoyer ses électrons sur le réseau français. Le coup d'envoi est prévu pour 2022 et la mise en service des trois autres devrait suivre rapidement.

Autre point positif : "l'Etat a tiré de nombreuses leçons des premiers appels d'offres", note Jean-Louis Bal. Désormais les recours seront directement portés devant le conseil d'Etat, les études des gisements de vents et le débat public sont menés en amont du processus de sélection des candidats et les permis de construire sont plus évolutifs. "Aujourd'hui, nous pouvons penser que la mise en œuvre des parcs pourra s'effectuer dans un délai de 5 à 6 ans", estime le président du Ser.

Par ailleurs, même si l'éolien en mer n'est pas encore une réalité en France, une filière industrielle s'est d'ores et déjà structurée, avec des usines déjà opérationnelles à Saint Nazaire (GE Renewable Energy), Montoir-de-Bretagne (GE) et à Cherbourg (LM Wind Powern filiale de GE) et une en construction au Havre (Siemens Gamesa).

"Le territoire français détient un tiers des capacités de production européennes dans l'éolien offshore", souligne Michel Gioria, selon qui la France pourrait compter 15.000 emplois dans le secteur à l'horizon 2030, contre 2.700 aujourd'hui.

Le pari de l'éolien flottant

Mieux encore, la France fait partie des quelques pays à la pointe de l'éolien flottant et compte des pépites dans ce domaine, comme la PME provençale Ideol (désormais contrôlée par le groupe norvégien BW). Aujourd'hui, quatre fermes pilotes ont été sélectionnées et doivent être installées en 2023 pour un total de 24 mégawatts. "Cela reste petit mais cela va permettre d'identifier les défis technologiques et économiques à surmonter", explique Jean-Louis Bal.

Les prix restent en effet très élevés (110 à 120 euros le mégawattheure visé pour les premiers parcs commerciaux flottants, contre une fourchette de 44 à 60 euros pour l'éolien posé actuellement). Mais les avantages de cette technologie sont nombreux. Elle permet notamment d'installer des éoliennes où la profondeur est supérieure à 50 mètres. Des parcs pourront ainsi être déployés dans des zones aujourd'hui non éligibles à l'éolien posé, comme la Méditerranée, où les profondeurs s'accentuent très rapidement.

Pour une véritable accélération, les professionnels du secteur plaident pour une "vraie planification à long terme des zones d'implantation des éoliennes en mer". "Cela permettrait d'avoir un travail construit et structuré avec l'ensemble des usagers de la mer, comme les transports maritimes, les activités de pêche, de conchyliculture et de tourisme", explique Michel Gioria. Cette planification permettrait aussi de mutualiser le raccordement de plusieurs parcs afin de créer des grappes et de baisser significativement le coût de raccordement rapporté au mégawattheure produit.

Les banques et les investisseurs au rendez-vous

La France devrait aussi bénéficier d'un changement de paradigme en matière de financement. Pendant longtemps, l'éolien offshore constituait aux yeux des investisseurs un actif beaucoup plus risqué que l'éolien terrestre en raison des risques liés à la construction qui pesaient sur les développeurs et des coûts d'exploitation élevés, notamment à cause des opérations de maintenance.

"Jusqu'à présent, les financements en dette n'étaient pas levés pour la construction. Les banques considéraient qu'il y avait trop de risques. Elles n'intervenaient, le plus souvent, qu'à l'issue de la mise en service du parc. En raison de ces risques élevés, le jeu d'acteurs prêts à financer les parcs éoliens en mer était très restreint", explique Céline Lauverjat, directrice adjointe des fonds transition énergétique chez Mirova. "Mises bout à bout, l'évolution des appels d'offres, les avancées technologiques, la meilleure compréhension des sujets techniques et le retour d'expérience des turbines qui ont fait leur preuve en mer font que nous sommes sur une dimension de risque qui commence à ressembler à celle de l'éolien terrestre", poursuit-elle.

"L'appréciation du couple rendement-risque a vraiment évolué et cela va faciliter le développement des projets offshore", assure la directrice adjointe.

Désormais, la construction des parcs peut être financée par la dette et certaines banques, comme la Caisse d'Epargne Normandie, organisent même des campagnes de financement participatif auprès du grand public. De quoi donner un nouvel élan à la filière y compris auprès des sociétés d'investissement.

"Mirova n'a pas encore investi dans l'éolien offshore, mais c'est désormais quelque chose que nous regardons de près", confirme Céline Lauverjat.

S'aligner avec les meilleurs élèves européens

"Maintenant que le risque est mieux maîtrisé, tous les impacts positifs de l'éolien offshore s'apprécient davantage : les profils de production sont très intéressants, grâce à une production plus linéaire et à un facteur de capacité plus important, et il y a moins de conflits d'usage de l'espace, qui est un vrai sujet d'acceptabilité dans l'éolien terrestre", développe-t-elle.

Reste à la France de se mettre dans la même trajectoire que les autres pays européens. "L'Allemagne vise les 20 GW à l'horizon 2030 et le Royaume-Uni le double", rappelle Michel Gioria. A l'échelle de l'UE, la commission a récemment affiché des objectifs particulièrement ambitieux. Elle entend multiplier par cinq les capacités de production des éoliennes en mer en dix ans, et par 25 dans un délai de seulement 30 ans.

"L'éolien offshore va très certainement constituer un relais majeur pour atteindre les objectifs de transition énergétique à l'échelle européenne", conclut Céline Lauverjat.

* Les six candidats retenus sont : Eoliennes en Mer Manche Normandie, regroupant EDF Renouvelable et Maple Power ; Iberdrola Renovables France ; Ocean Winds, co-entreprise détenue par Engie et EDPR ; Shell ; le consortium Total et RWE ; et le consortium formé par Vattenfall, wpd et la Banque des Territoires.

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a écrit le 30/04/2021 à 16:58 :
J'espère qu'il ne décollera pas et je souhaite que la France soit en queue de peloton pour l'éolien mais en tête pour le nucléaire. C'est là, l'avenir, pas dans les moulins à vent inefficaces, laids et polluants de surcroît !
Réponse de le 30/04/2021 à 20:03 :
Comme cela on va rater tout l'avenir industriel : aller regarder le chiffre d'affaire d'AREVA et des 10 premiers fabricants mondiaux d'éoliennes. Comme cela vous comprendrez pourquoi nous allons devenir un pays du tiers-monde.

Et une central nucléaire, c'est tellement joli. Et en plus, personne ne sait en démanteler une. Quant au stockage des déchets, quelques millénaires pas plus... En plus, l'uranium vient du Niger... Mais le Niger, c'st la FRANCE, donc pas de problèmes pour l'indépendance énergétique....Et si quelqu'un va venir les bombarder, ou faire des attentats terroristes, cela ne fera aucun problème non plus...

Mais effectivement, il se murmure qu'AREVA est l'endroit où on recycle beaucoup de copains. Ce qui pourrait expliquer son incompétence et pourquoi tant de gens y tiennent
Réponse de le 30/04/2021 à 23:39 :
@René MONTI :
-Areva? C'est une société de défaisance depuis quelques années déjà ...
-On démantèle déjà des cnpe depuis quelques années aussi (ex:Chooz A).
-L'uranium, on en achète surtout au Canada, Australie, Kazakhstan et Niger. Et on a une 20 mine en attente en France. Le minerai n'est pas chère et toute la plus-value combustible est française

Il faut mettre à jour vos propagandes anti-nucléaire les pastèques, parce que ce n'est pas avec des éoliennes qui ne font que déstabiliser le réseau et faire porter le cout de leur intermittence autres installations qu'on va produire moins de CO2. Surtout si on enlève la priorité d'interconnexion, on va plus voir beaucoup de ces trucs
Réponse de le 01/05/2021 à 0:36 :
c et un peu british comme raisonnement. Le monde se trompe, l Angleterre jamais. Un exemple parmi des milliers. Les usa ont construit en 2020 autant d eoliennes (15 GW)( avec Trump president) que la france en 10 ans.(a la fin de 2019, on arrivait peniblement a 15 GW)
a écrit le 30/04/2021 à 16:02 :
lobby nucleaire evident. Un lobby qui ne tient pas la route; 110 euros le mWh nucleaire contre 40 euros le mWh eolien offshore, On ne pilote pas une centrale nucleaire. J aimerais bien voir comment on debranche une centrale nucleaire pour l adapter a la consommation. c est simplement l hydroelectrique qui sert a reguler et s adapter a la variation de la consommation. Quant a la puissance, 100 eoliennes offshore de 15 mW equivalent a un EPR et se montent en 2 ans. Le taux d utilisation est de 50% pour les 2 (en Belgique, les centrales nucleaires ont fonctionne a 48,5% au cours de l annee 2020)
Réponse de le 30/04/2021 à 18:56 :
On va donc enfin pouvoir mettre un terme à l'éolien terrestre, aberration écologique, industrielle, économique et esthétique. C'est une bonne nouvelle!
Réponse de le 30/04/2021 à 19:26 :
"lobby nucleaire evident": même pas. Les principales oppositions proviennent des pêcheurs, des riverains, des sociétés côtières liées au tourisme, des ligues de protection de la nature et des oiseaux, et de beaucoup d'associations pro-environnement (oui, même d'écologistes sont opposés au développement de l'éolien et du photovoltaïque !) qui mènent une guérilla juridique et déposent recours sur recours. Les entreprises finissent par jeter l'éponge. Quant aux coût que vous signalez pour le MWh éolien off-shore, il est inexact (l'erreur est fréquente chez les non-spécialistes du sujet): c'est juste le chiffre au pied de l'éolienne; il ne tient pas compte du transport sous-marin, du renforcement du réseau de distribution, du stockage, et plus généralement de toutes les énormes infrastructures indispensables pour palier au caractère fondamentalement intermittent et diffus des ENRi. Au bilan, multipliez-le par 3 (et on retombe à peu près sur le prix du MWh nucléaire type EPR).
a écrit le 30/04/2021 à 14:32 :
Bonne nouvelle, il est plus que temps de développer l'éolien en mer en France.
Nous avons le vent (la France a le 2ème potentiel d'Europe, après le Royaume-Uni) et les compétences. Et l'éolien est largement préférable au nucléaire.
Réponse de le 30/04/2021 à 16:59 :
Eh bien, non, renseignez-vous !
a écrit le 30/04/2021 à 11:47 :
En mer, décoller...d'un porte avion?
Bah! 5 ou 6 EPR et le tour est joué et au moins on aura du jus pour faire rouler les petits bolides électrique, alimenter ET refroidir les millions d'ordinateurs des data centers. On pourrait aussi en faire moins et commencer par le commencement : Réduire la consommation d'énergie. C'est la décroissance et ce n'est ni un vilain mot, ni une vilaine pratique.
a écrit le 30/04/2021 à 9:58 :
Les éoliennes, loin d'etre non polluantes (renseignez-vous...) sont en train de détruire TOUS les paysages de notre beau pays.
Maintenant, elles s'attaquent à la mer...
A quand les éoliennes aériennes, pour finir de massacrer notre monde ?
Pas grave !..ça rapporte du pognon !...
a écrit le 30/04/2021 à 9:42 :
"Dix ans après ses premiers appels d'offres, la France n'a toujours pas de parcs éoliens en mer en fonctionnement,"

On lit votre titre on est enthousiaste, on lit la première phrase, beaucoup moins quand même hein ! :-)

Tout va bien.
a écrit le 30/04/2021 à 9:40 :
Parce que l'éolien c'est comme les mauvaises herbes ça pousse naturellement. Rendez-vous dans 30 ans pour le démantèlement de ces moulins qui seront devenus encombrant comme ces 14000 éoliennes en attente de démantèlement aux USA.
Réponse de le 30/04/2021 à 17:45 :
Et le demantelement d une centrale nucleaire ? c est encore plus rigolo

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