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Déçue, la Turquie se détourne de l'Europe au profit de l'Asie

Elisa Perrigueur, à Ankara

Publié le 02 janvier 2013 à 10:09 - Mis à jour le 02 janvier 2013 à 10:10

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Dix ans après l'arrivée au pouvoir de l'AKP, favorable à une intégration de la Turquie dans l'Union européenne, le processus est en panne. Il achoppe sur des questions politiques. La Turquie demeure pourtant un partenaire essentiel de l'Europe.

«Les Européens devraient être plus honnêtes avec la Turquie ! », lâche, amère, une jeune étudiante de l'Université de Dokuz Eylül, à Izmir, ville au bord de la mer Egée. «Nous avons fait beaucoup d'efforts ces dernières années pour entrer dans l'UE», insiste-t-elle. Elle n'est pas la seule, parmi la jeunesse turque (le pays affiche une moyenne d'âge de 29 ans), à confier sa « déception ».

Alors que les négociations entre Bruxelles et Ankara ont débuté en 2005, elles sont, depuis deux ans, quasiment au point mort. Sur les 35 chapitres communautaires, allant du transport à la santé en passant par la finance, qui doivent être scellés pour une intégration effective de la Turquie, seuls 13 ont été ouverts. Un a été bouclé. Les autres achoppent principalement sur la reconnaissance de la République de Chypre, exigée par Bruxelles, mais qu'Ankara refuse... Le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a prévenu en octobre dernier : l'UE va « perdre » la Turquie si elle ne lui accorde pas l'adhésion d'ici 2023.

Entre obstination et désillusions

Dilira Sülün, membre de la Chambre de Commerce d'Izmir, reste déterminée à intégrer l'Union. « La Turquie apportera un dynamisme, une population jeune, instruite et une économie en pleine croissance à l'UE», vante-t-elle. En retour, le pays pourra bénéficier « d'un revenu stable pour les agriculteurs, d'une meilleure qualité des aliments pour les consommateurs (due aux normes plus strictes) et d'une égalité des conditions dans l'éducation pour les jeunes. » Si 52% des Turcs partagent toujours son engouement pour l'UE, la frustration a néanmoins gagné les esprits. 17% seulement de la population croit désormais à une adhésion contre 78% en 2004.

« Cette perspective d'adhésion avait ouvert la voie à de grandes réformes structurelles dans le pays », note ainsi Canan Balkir responsable du département des études européennes à l'Université d'Izmir. « Or cet aiguillon n'existe plus, car la principale récompense est une adhésion qui s'estompe.» Aucun calendrier n'a en effet été adopté. De quoi « engendrer un risque de rejet européen et une montée du nationalisme dans le pays », poursuit cette spécialiste, pour conclure : « La Turquie n'est pas considérée comme un véritable pays européen. Nous sommes traités différemment, et discriminés en raison de notre identité culturelle et religieuse ». La République de Turquie compte en effet 98% de musulmans. De son côté, Ela, une étudiante, se montre sceptique : « Un pays islamisé peut-il vraiment faire partie de l'UE ?»

François Hollande avait suscité un « espoir »

Autre frein à l'intégration du pays dans l'Europe : sa taille et sa population (75 millions d'habitants) qui feraient de la Turquie l'Etat le plus peuplé de l'UE après l'Allemagne, bénéficiant d'un pouvoir considérable au sein des institutions européennes. «Il faut élaborer un nouveau concept UE/Turquie, remarque à cet égard un diplomate sur place. Et il faut aussi sensibiliser les sociétés, de même que les médias : les médias turcs ne couvrent pas l'Europe et inversement ».

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L'Allemagne et la France ont souvent exprimé leurs réticences face à une intégration du géant turc. D'après l'économiste Dilara Sülün, «un récent sondage réalisé en Turquie (*) révèle que 51 % des personnes pensent que la France est le pays qui forme le plus grand obstacle à l'adhésion du pays, 31 % ont cité l'Allemagne et 7% la Grèce.» Canan Balkir déplore pour sa part que «beaucoup d'Européens aient encore des expressions péjoratives à l'égard de notre pays, comme en France, l'expression tête de turc. »

En 2011, plus de la moitié des Français affichaient leur refus d'une Turquie dans l'UE au nom de ses « différences culturelles et religieuses » ou de « son déficit démocratique. » L'élection de François Hollande a toutefois suscité en Turquie un « espoir, surtout après les discours fermes et négatifs de Nicolas Sarkozy », note Dilara Sülün. L'universitaire Canan Balkir nuance : « La combinaison Angela Merkel-Nicolas Sarkozy était sans doute la pire, mais même avec François Hollande, l'espoir reste ténu ...»

Conquête des marchés hors-Europe

Malgré ces blocages, l'Europe n'en reste pas moins l'un des partenaires économiques essentiels de la Turquie, ne serait-ce que parce que le « Tigre de l'Anatolie » jouit d'une santé économique enviable. Depuis l'élection de l'AKP (Parti pour la justice et le développement, centre-droit) il y a dix ans, le déficit public est passé de 10,8% du PIB à 1,6% aujourd'hui, et la dette, de 74% à 31%. Les prévisions de croissance sont de 4% pour 2013 et de 5% l'année suivante. Les investissements étrangers affluent. Quelque 120 milliards de dollars ont ainsi été injectés (en majorité par des entreprises européennes) dans l'économie turque entre 2003 et 2012, contre 14,8 milliards entre 1980 et 2000. Seule ombre à ce tableau : son taux d'inflation, à plus de 10% aujourd'hui.

Cependant, la crise économique qui secoue l'Europe affecte la Turquie. Le Vieux continent a beau rester «un partenaire privilégié », comme le martèle le ministre des Finances, Mehmet Simsek, l'Europe n'absorbe plus, en 2012, que 38,3% des exportations turques contre 56,6% en 2002. «L'Europe est toujours un grand succès et l'inspiratrice de grandes réformes démocratiques et sociales en Turquie », défend Mehmet Simsek, toujours favorable à une intégration à l'UE. « Mais les solutions employées pour gérer la crise n'étaient peut-être pas les bonnes.»

La Turquie s'est donc lancée à la conquête de nouveaux marchés internationaux. « Nous nous diversifions et développons des échanges avec l'Afrique et surtout avec l'Asie», explique Mehmet Simsek. L'Asie totalise aujourd'hui 35,9% des exportations turques, contre 14% il y a dix ans. Parmi les nouvelles conquêtes turques : l'Irak. Marché presque inexploité en 2002, le pays à reconstruire en raison des dommages de guerre est devenu en 2011 l'une des cinq principales destinations d'exportations turques. Toutefois, si la progression des échanges avec ces marchés hors-Europe est de taille, elle ne peut pas affranchir la Turquie de sa dépendance européenne. D'autant que c'est encore l'Europe qui fournit le gros des investissements étrangers sur place, soit 80%.

Nouvelle puissance régionale

En parallèle de son essor économique, la Turquie a également opéré un changement fondamental en matière de politique étrangère. Le pays étend son influence dans les Balkans, où il dispose de forces armées au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine, dans le cadre d'opérations de l'Otan. Le gouvernement a aussi entrepris de réconcilier la Bosnie et la Serbie, anciennes provinces de l'Empire ottoman. Les officiels s'y déplacent régulièrement. La Turquie se veut également facteur de stabilité dans la région du Proche-Orient et multiplie les médiations. Cela a été le cas ces dernières années pour les crises gouvernementales d'Irak et du Liban, le dossier nucléaire iranien ou, plus récemment, la crise syrienne.

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Au point que certains observateurs, tel Faïk Östrak, membre du CHP, le principal parti d'opposition en Turquie, estiment désormais que «plutôt que de miser sur une intégration européenne, l'objectif que poursuit l'AKP aujourd'hui est de devenir leader du monde musulman.»

*Source : sondage réalisé par TEPAV (Fondation de la recherche de l'économie politique de Turquie) sur un échantillon de 1110 personnes âgées de 18 à 60 ans.

Elisa Perrigueur, à Ankara

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