OPINION. « T'as pas "liké" mon coucher de soleil ? »

Photo d'illustration
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« Je décroche, promis juré. » C'est le serment que beaucoup d'entre nous faisons à l'approche des congés : se reposer, respirer, redevenir soi, avec les siens... et sans écran. Mais sitôt les valises posées, si un ami poste un coucher de soleil Pantone FF6F61 avec un verre de rosé qui transpire « l'instagrammabilité », la tentation est grande de répliquer. Preuve que, même loin, on va bien, qu'on est bronzé, détendu et stylé.
Jamais le vide n'aura été autant rempli : de contenus, d'attentes, de publications. Il faut « profiter », «déconnecter», « se recentrer », mais aussi « montrer », « inspirer », « rayonner ». Nos vacances sont devenues occupationnelles, scénarisées par les algorithmes. Sur la plage, au sommet d'une randonnée ou au marché local, le smartphone veille, prêt à capter l'image qui racontera notre bonheur. Les souvenirs attendront : priorité à leur représentation. L'époque ne célèbre plus tant l'expérience que sa mise en scène. La carte (mémoire) précède le territoire. La vacance devient vitrine. Il ne suffit plus de se reposer — il faut bien le faire savoir. Lire, nager, faire la sieste : tout devient performatif. Même l'oisiveté se doit d'être stylée, mise en scène.
Vacances « instagrammées »
Nos récits de voyage fonctionnent comme un soft power personnel : être vu au bon endroit, avec le bon filtre, c'est marquer des points. Une story géolocalisée aux Baux-de-Provence vaut presque une ligne sur le CV ; un selfie sous les citronniers d'Amalfi, un bonus réputationnel. On troque la carte postale contre le KPI d'engagement.
Et cette « instagrammisation » n'est pas sans danger. Certains clichés virent au drame : on meurt parfois pour une photo que l'on a espéré parfaite (au cours des dernières années, près de cinq cents personnes seraient mortes dans le monde à la suite d'accidents liés à la prise de selfies). Toute cette mise en scène finit par dissoudre le réel. À force de se montrer, on s'éloigne de ce qu'on vit.
Heureusement que le dictionnaire de l'Académie française veille au grain : vacance, du latin vacare, signifie « être vide », « être libre». Deux états qu'on peine aujourd'hui à atteindre, tant notre temps libre est saturé de sollicitations. Et pourtant, c'est peut-être ce vide-là, ce retrait du bruit ambiant, dont nous avons le plus besoin. Être «libres pour le monde », comme l'écrivait Hannah Arendt. Pas de publication. Pas de performance. Juste la vacance. Du désœuvrement — dans son sens le plus noble : celui de se rendre indisponible, non par fuite, mais par choix. Se retirer pour se reconnecter... à soi.
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Il faut l'admettre, cet idéal de vacances silencieuses n'est pas simple. Nous sommes devenus experts en autopromotion. Sans réseau, plus de justification. Mais voilà justement le défi : exister autrement. Se libérer du regard des autres. Non pour se cacher, mais pour vivre pleinement. On range le smartphone, on oublie le nombre de pas, on laisse la plage redevenir plage et non studio d'enregistrement. En avance de plusieurs siècles, Montaigne l'avait compris : « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; et quand je me promène, je me promène. », écrivait-il dans les Essais (Livre III, chapitre 13, « De l'expérience »). Modernité lumineuse d'une philosophie du présent. On pourrait même ajouter : quand je suis en vacances, je suis en vacances... et je ne les filme pas sous tous les angles. Ou si je le fais, c'est pour moi, plus tard.
Et si, cette année, le plus beau souvenir n'était pas dans un album partagé avec la terre entière mais dans un silence retrouvé ? Celui de journées sans notification, de rires qui n'auraient pas été artificiellement captés, d'instants qui n'appartiennent qu'à nous. Quand je suis en vacances, je suis en vacances. Pas à liker les couchers de soleil des autres, mais à contempler les miens. Et si l'on me demande : « T'as rien posté ? », je répondrai : « Non, pas eu le temps. J'étais trop occupé... à ne rien faire. »
Bonnes vacances. Les vraies 😊