OPINION. « Dans les coulisses des succès diplomatiques de Trump, il y a... le Qatar »
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
DR
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
DR
Il est révolu le temps où Donald Trump accusait le Qatar de soutenir le terrorisme, argument tiroir, pour plaire à ses alliés saoudien et émirati en 2017. Un blocus s'était ensuivi, isolant Doha du jour au lendemain, faisant même planer des rumeurs d'invasion de la pétromonarchie par son voisin turbulent. Au milieu d'un Golfe agité, Saoudiens et Émiratis ont toujours rivalisé avec le troisième frère turbulent et cherché à tirer leur épingle du jeu pour être le meilleur élève régional des États-Unis.
Depuis 2021, l'embargo est tombé, l'isolement du Qatar fini et les anciens ennemis se sont « réconciliés ». Jamais l'Émir Al Thani semble n'avoir été aussi puissant et surtout influent pour dénouer des crises sans fin et à répétition au cœur du Moyen-Orient. Avec le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump, on entend beaucoup moins parler de Mohamed Ben Salmane, et encore moins de Mohamed Ben Zayed, allié puissant d'Israël depuis les accords d'Abraham. L'Arabie Saoudite peine à jouer un rôle de négociateur, coincé entre une volonté de normalisation de ses relations avec l'État hébreu, notamment pour des raisons économiques, et le rôle sclérosant qu'on attend d'elle dans un contexte impossible : la défense de la création de l'État palestinien. Quant aux Émirats, leur jeu trouble dans la région et notamment le contournement des sanctions du régime de Bachar al Assad ont agacé les États-Unis. Ils restent discrets depuis des mois, y compris sur le dossier israélo-palestinien, tant leur accord avec Israël est le trophée d'une vie en termes de business depuis la signature des accords d'Abraham en 2020.
Le seul pays qui a la main sur les ennemis de l'Amérique et d'Israël, c'est le Qatar, qui mène une diplomatie d'équilibre au cœur des grandes puissances régionales, et qui a toujours maintenu le dialogue avec les groupes islamistes, notamment le Hamas, sur demande américaine et israélienne. Ses relations avec les autres pays du Golfe, mais aussi l'Iran, et le déploiement de sa diplomatie hors de la région, notamment en Afrique, lui servent désormais plein pot.
Donald Trump a compris le bénéfice qu'il pourrait tirer de cet allié, dont il avait probablement oublié en 2017, qu'il accueillait sur son territoire la plus grosse base américaine du Moyen-Orient. Aujourd'hui, le milliardaire semble même largement appuyer désormais sa position de médiateur dans plusieurs conflits mondiaux sur l'expertise qatarie, avec les ressorts et les diplomates aguerris du micro-État du Golfe. Sur le dossier russo-ukrainien, Trump patine, mais au Moyen-Orient, il avance. Il ne dispose pas entre Poutine et Zelensky, d'un acteur identique, mais se retrouve coincé au milieu des appétits régionaux de grands pays ou de grands ensembles qui essaient d'exister : la Turquie par exemple, la Chine, mais aussi l'Union européenne qui de facto est impliquée. Au Moyen-Orient, Trump est clairement débarrassé des prétentions européennes, et le Qatar a le « lead » dans la région depuis des années. Pour être clair, une partie du succès des derniers accords, notamment le cessez-le-feu entre l'État hébreu et l'Iran, mais peut-être prochainement l'accord total tant attendu entre Tel-Aviv et le Hamas à Gaza, est due aux efforts acharnés du ministre des affaires étrangères qatari, Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani.
Cela va même désormais plus loin qu'au Moyen-Orient, avec l'accord de paix signé récemment en Afrique sous égide américaine, entre la République démocratique du Congo de Félix Tshisekedi et le Rwanda de Paul Kagamé, pris dans un conflit sanglant qui durait depuis trente ans. Doha disposait de longue date de bonnes relations avec ces deux pays, et il ne suffisait plus qu'à Trump de pousser un peu ses pions, et d'en tirer à bon compte dans le même temps « un formidable accord », comme il l'avait annoncé : fin des combats, retour des réfugiés, coordination sécuritaire, réintégration régionale. Mais c'est aussi, car on a rien sans rien, une paix qui lui permet de disposer désormais de terres rares autrement plus conséquentes que celles que lui promettait l'Ukraine. Tout cela par l'entremise de Doha.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

_____
(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au Cnam Paris (équipe Sécurité Défense), à l'Institut d'études de géopolitique appliquée (IÉGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire géostratégique de Genève (Suisse).
Sébastien Boussois