OPINION. « Des patrouilles de police sur Internet ? »
Charles Cuvelliez et Jean-Jacques Quisquater

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Trop souvent aussi, des délits sur Internet ne sont découverts que fortuitement, parce que des internautes abasourdis les dénoncent à la police. On l'a encore vu avec ces groupes Facebook et Telegram où des hommes un peu cinglés postaient des photos intimes de leurs compagnes à leur insu pour leurs coreligionnaires. L'alerte a été donnée par hasard.
C'est comme si la police sur Internet ne pouvait fonctionner que sur dénonciation. Quelques pays ont pourtant créé des patrouilles sur Internet : Danemark, Estonie, Norvège et Suède. C'est ce qu'on appelle la police (de proximité) en ligne à ne pas confondre avec la police d'Internet, celle qui lutte contre les crimes (déjà) perpétrés : cybercriminalité, radicalisation et le terrorisme en ligne, fraude, blanchiment d'argent dont le volume et la sophistication auront toujours le dernier mot.
Les patrouilles de police en ligne, dont Europol vient publier un manifeste en sa faveur (POLICING IN AN ONLINE WORLD, Relevance in the 21st century, Europol, July 2025) veulent reproduire ce que des services de police locaux et communautaires font bien dans le monde physique, via l'ancrage local, le dialogue, la confiance. Cet ancrage est tout à fait à portée de clic : plutôt que de jouer au foot avec les jeunes d'un quartier, il s'agira de faire de même sur les médias sociaux, des plateformes de jeux, des forums de discussion ou des événements en direct. Mais en plus du match de foot innocent, on peut, en ligne, prévenir, enquêter sur les comportements criminels ou disperser leurs auteurs. Les services de police en ligne peuvent offrir, dit Europol, une approche hybride pour lutter contre la criminalité.
Avec la police en ligne, on atteint des jeunes difficiles à joindre ou à risque, avec leurs codes et sur leurs plateformes. Le jeu en ligne, comme police de proximité, c'est flexible, et c'est de la prévention primaire (on atteint la population en général) et secondaire (des groupes cibles spécifiques). Au Danemark, où l'unité de police en ligne comprend 10 personnes (sept policiers, un analyste civil, un expert en communication et un chef d'unité), leurs membres jouent à Roblox et Minecraft pour entrer en dialogue avec les plus jeunes enfants. Pour atteindre un public plus âgé, on s'y mesure avec Counter-Strike et Fortnite. Les jeux sont aussi diffusés en direct via Twitch, qui atteint un public plus large. Cela crée aussi des opportunités d'interactions avec des milliers de personnes en une fois.
Nous sommes de plus en plus nombreux plus à l'aise de communiquer avec la police par messagerie plutôt que par téléphone. Ce n'est pas surprenant (et plutôt bon signe) de voir les patrouilles en ligne disponibles pour recevoir des messages directs via Messenger et Instagram. Ce n'est pas un gadget pour être dans le vent.
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En Norvège, le Service national d'enquêtes criminelles (NCIS) est présent en ligne depuis novembre 2015. Les premiers districts de police ont mis en place leurs patrouilles en 2018 et, depuis 2020, chaque district a sa patrouille. Il s'agit de 45 policiers en tout et pour tout. La Norvège a choisi un modèle décentralisé avec des patrouilles régionales pour toucher localement le citoyen.
Et pourtant, le coût de telles patrouilles est équivalent à celui d'une patrouille en voiture, ce qui devrait encourager tous les pays à au moins tester le concept. L'Estonie a même commencé avec un seul agent en 2011.
La police en ligne inclut aussi une participation sociétale sur Internet. Elle montre que la police se soucie de ce qui se passe en ligne et veut maintenir activement le dialogue avec le public. Grâce à des publications et à ce dialogue, la police contribuera aussi à prévenir les fake news et fournira des informations nuancées sur divers sujets. Les patrouilles en ligne contribuent à lutter contre les communications « toxiques ». Leur présence rappelle qu'Internet n'est pas une zone de non-droit (qui donne à penser qu'il suffit de ne pas se faire prendre).
Il faut, évidemment, la garantie que le public sait qu'il communique avec la police et non avec des utilisateurs frauduleux. Une unité de police en ligne doit toujours avoir les mêmes noms d'utilisateur à travers toutes les plateformes, des photos de couverture et d'autres caractéristiques visibles sur tous leurs profils et toutes les plateformes, afin que le public reconnaisse l'unité comme la police. Cela a l'air ridicule, mais c'est important que la police en ligne apparaisse en uniforme. Et puis à force de contenu et d'intervention, les agents d'une unité de police en ligne seront reconnus plus qu'identifiables. Il faut des visages qui incarnent l'action, qu'on verra aussi sur les médias traditionnels, en mode omnicanal.
La police en ligne peut même interrompre une activité criminelle via des conversations par le biais de profils publics, dit Europol. Cela découragera leurs auteurs d'être présents au même endroit et les dispersera de la plateforme. Bien que cela puisse les conduire à se tourner vers d'autres services de messagerie, plus fortement chiffrés (ce qui rend plus difficiles les enquêtes sur eux), cela élimine leur présence à la vue du public.
Il est sûr que la très populaire émission 90+ enquête y trouverait là un nouveau filon de sujets au-delà des courses poursuites, des pickpockets et autres enquêtes policières. Elle aurait un impact, car les expériences de seconde main (quelqu'un à qui c'est arrivé et qui fait comme vous) sont, en psychologie, un outil de conscientisation très efficace.
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(*) Charles Cuvelliez, École Polytechnique de Bruxelles, Université de Bruxelles et Jean-Jacques Quisquater, École Polytechnique de Louvain, Université de Louvain
Charles Cuvelliez et Jean-Jacques Quisquater
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