OPINION. « Donald Trump doit reprendre le costume de va-t'en paix »
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
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Sébastien Boussois

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Les États-Unis sont donc entrés en guerre pour un temps aux côtés d'Israël la nuit de samedi à dimanche, en bombardant les trois sites nucléaires clés de l'Iran, à Natanz, Ispahan et le fameux site enfoui de Fordo. Le « pour un temps » est important de conséquences, car à la différence de nombreux conflits du XXe siècle, où les Américains se sont embourbés, Donald Trump devrait avoir tiré les conséquences des erreurs passées de son pays : frapper vite et fort, mais ne pas s'éterniser, pour ne pas porter l'entière responsabilité de l'échec d'une implication de la première puissance mondiale. Il a apporté un soutien tactique indispensable à Tel-Aviv pour venir à bout des installations iraniennes que Netanyahou jugeait dangereuses.
À l'heure actuelle, il est encore difficile d'être sûr à 100 % que Téhéran aurait produit du nucléaire à terme militaire pour viser l'État hébreu. Mais ce dont on peut être sûr, c'est que le régime n'avait aucune bonne intention en tête à l'égard de l'État juif.
Trump a longuement tergiversé avant de frapper. L'Amérique, gendarme du monde, il ne le souhaite plus. On se souvient qu'en 2003, Washington était entré en guerre contre l'Irak, en dehors de tout cadre du droit international et que le renversement de Saddam Hussein n'avait pas vraiment réussi aux Irakiens. Il en avait été de même en Afghanistan dès 2001, suite aux attentats du 11 septembre 2001, pour les Américains d'ailleurs, qui avant ce conflit comme après ont toujours échoué à imposer leurs objectifs, voire la démocratie à l'extérieur. La théorie du changement de régime par l'extérieur n'a jamais été très concluante, Trump le sait. S'il a cédé aux sirènes de Netanyahou qui lui a forcé la main dans ce conflit pour frapper « préventivement » Téhéran, il aurait tort d'aller plus loin.
Ce succès militaire, comme il l'affirme, doit être une marque de soutien indéfectible à l'État hébreu, mais il ne doit pas se transformer en piège, coincé par la folie furieuse d'un Netanyahou jusqu'au-boutiste dans tout ce qu'il fait. La diplomatie doit revenir au plus vite, maintenant que le régime iranien est au plus faible et empêcher un embrasement régional et une dangereuse mécanique des alliances, surtout du côté russe, chinois et pakistanais.
Donald Trump rejette les guerres sans fin, car elles incarnent, selon lui, l'échec des élites de Washington et le gaspillage des ressources américaines.
Pour son électorat, ces conflits extérieurs ruinent l'économie, coûtent des vies inutiles et détournent l'attention des priorités nationales comme l'emploi, les frontières ou la sécurité intérieure. Marqué par les fiascos en Irak et en Afghanistan, Trump voit ces engagements comme des pièges stratégiques impossibles à gagner. Il considère que les États-Unis ne doivent plus jouer les gendarmes du monde, surtout lorsque les alliés profitent du parapluie militaire américain sans partager le fardeau. Sa doctrine « America First » repose sur le désengagement militaire et la négociation dure, non sur l'occupation ou le « nation-building ».
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S'il est intervenu ici, c'est qu'il a opéré une pirouette rhétorique en expliquant à son pays que l'Iran était aussi une menace pour l'Amérique, et qu'il risquait de porter atteinte aux intérêts des Américains, notamment en frappant sur une base américaine ou un navire déployé sur place.
Israël comme les États-Unis affirment que leur seul but est d'anéantir les capacités nucléaires iraniennes, mais pas de directement provoquer la chute du régime. À ce jour, aller plus loin c'est un niet définitif avec Trump.
Depuis le retrait chaotique de Kaboul en août 2021, les images d'un hélicoptère évacuant les derniers diplomates américains au-dessus de l'ambassade des États-Unis ont ravivé un traumatisme ancien chez les Américains : celui de Saïgon, en 1975. Entre ces deux défaites symboliques, un demi-siècle s'est écoulé. Pourtant, le constat est constant : l'Amérique gagne les batailles, mais perd les guerres.
Des jungles du Vietnam aux montagnes afghanes, des sables irakiens aux ruines libyennes, les États-Unis ont accumulé depuis les années 1970 des interventions militaires qui se sont soldées, non pas par des victoires durables, mais par des échecs stratégiques et des chaos politiques dont le monde continue de payer le prix.
La guerre du Vietnam a été le premier grand échec d'une superpuissance moderne face à une guérilla nationaliste. Plus de 58 000 soldats américains tués pour une guerre qu'aucune supériorité technologique n'a permis de remporter. Depuis, l'armée américaine n'a cessé de projeter sa puissance, croyant que ses moyens colossaux suffiraient à plier n'importe quel adversaire.
Or, la réalité du terrain, toujours plus complexe, toujours plus locale, a chaque fois démontré que la force brute ne suffit pas. En Afghanistan, les États-Unis sont intervenus après les attentats du 11 septembre avec l'objectif de renverser les talibans et d'éliminer Al-Qaïda. En quelques semaines, Kaboul tombait. Mais vingt ans plus tard, les talibans reprenaient le pouvoir en quelques jours. Le mythe du « nation-building » américain a explosé, révélant une erreur stratégique majeure : vouloir reconstruire un État en exportant des modèles politiques étrangers à des sociétés profondément fragmentées.
Le cas de l'Irak reste emblématique. Envahi en 2003 sous prétexte d'armes de destruction massive qui n'ont jamais existé, le pays est aujourd'hui un État affaibli, fragmenté, sous influence iranienne, et théâtre de la naissance de Daech. La chute de Saddam Hussein a ouvert la boîte de Pandore d'un désordre régional qui ne s'est jamais refermée. L'échec n'est pas seulement militaire, il est moral, politique et civilisationnel.
L'intervention en Somalie en 1993, qui devait être humanitaire, s'est achevée dans le sang et l'humiliation. En Libye, l'intervention de 2011 pour faire tomber Kadhafi, soutenue par les États-Unis, a plongé le pays dans une guerre civile permanente. En Syrie, les États-Unis ont agi sans ligne claire, appuyant un camp puis l'abandonnant, notamment les Kurdes, trahis face à l'offensive turque.
Ce que toutes ces guerres ont en commun, c'est leur incapacité à produire une paix stable. L'Amérique s'enlise, dépense des milliards, perd des hommes et finit par se retirer, laissant derrière elle un désordre souvent pire qu'avant. Les guerres menées par les États-Unis depuis un demi-siècle sont devenues le symbole d'un modèle d'intervention obsolète, incapable de comprendre les dynamiques locales et de gérer le post-conflit.
Aujourd'hui, l'opinion publique américaine, fatiguée, refuse toute nouvelle guerre. Trump puis Biden, chacun à leur manière, ont acté ce désengagement, mais celui qui pourrait le premier le mettre vraiment en musique c'est l'actuel Président. Trump lors de sa campagne a intégré cette nouvelle réalité et promis à ses électeurs moins d'Amérique pour le monde et plus d'Amérique pour les Américains.
Beaucoup dans le monde pensent que les États-Unis peuvent repenser leur rôle dans le monde non pas à travers la force, mais par la diplomatie, le droit international, et une réelle compréhension des sociétés qu'elle prétend transformer. Évidemment, les guerres préventives défient le droit international, mais que faire d'autre face à un Iran menaçant pour protéger Israël ? Comment reprendre la piste du dialogue désormais dans un contexte non-multilatéral ? C'est compliqué.
Maintenant que le régime iranien est suffisamment affaibli et peut difficilement pérorer, Washington devra rapidement montrer sa capacité à peser dans le chaos actuel, en remettant en selle ce que Donald Trump souhaite le plus voir appliquer à sa sauce : l'art du deal. Sinon quoi d'autre pour sauver Israël, l'Iran du futur, le Moyen-Orient et la planète ? Les armes ont parfois conduit à la paix, avec l'Allemagne en 1945, mais après c'est tout de même le dialogue qui a repris.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au Cnam Paris (équipe Sécurité Défense), à l'Institut d'études de géopolitique appliquée (IÉGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire géostratégique de Genève (Suisse).
Sébastien Boussois