OPINION. « Et la Chine démocratisa l'intelligence artificielle »
Alexandre Tsicopoulos

Photo d'illustration
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Alexandre Tsicopoulos

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Depuis plus d'une décennie, les géants américains de la tech, les GAFAM dominent le marché mondial de l'Intelligence Artificielle (IA). Ils disposent de ressources financières considérables, d'équipes de recherche parmi les meilleures au monde et d'immenses quantités de données pour entraîner les IA. Jusqu'à présent, cet environnement a favorisé l'émergence d'un quasi-monopole des technologies numériques comme l'IA générative, contrôlé par une poignée d'entreprises américaines.
La Chine est en train de fragiliser ce monopole, avec une stratégie de « dumping » en inondant le marché mondial d'IA subventionnées à prix cassés pour ébranler la concurrence américaine. Alors que l'industrie occidentale avait tendance à verrouiller ses IA derrière des licences payantes et des plateformes propriétaires, Pékin adopte une stratégie radicalement différente en ouvrant ses modèles au plus grand nombre en « open source ». Plusieurs entreprises chinoises comme Alibaba, Baidu, DeepSeek et Tencent mettent à disposition du public leurs modèles d'IA : codes, architectures, outils d'entraînement et jeux de données sont souvent téléchargeables librement, pour permettre à chacun de développer ses propres applications.
Depuis trois mois, la Chine s'impose dans l'écosystème de l'IA en publiant à jet continu de nouveaux modèles de langage, rivalisant avec ceux développés par les géants américains. La sortie du modèle DeepSeek R1 le 29 janvier 2025 a inauguré un tournant majeur dans la stratégie chinoise, grâce à une approche open-source et gratuite.
Les États-Unis avaient restreint l'exportation de puces Nvidia de dernière génération vers la Chine, pour freiner son ascension en matière d'IA. La stratégie américaine a échoué puisqu'elle a poussé Pékin à innover pour contourner partiellement les sanctions. Cela a paradoxalement renforcé le poids technologique de la Chine et affaibli la Silicon Valley. Les restrictions américaines ont eu un double effet : la Chine a beaucoup progressé dans la fabrication de puces et elle a appris à développer des IA frugales. Alors que le développement des IA comme ChatGPT d'OpenAI a exigé des investissements considérables, DeepSeek a montré qu'il était possible d'atteindre des performances similaires avec un budget limité. Cette prouesse repose sur une utilisation optimisée des ressources informatiques et des techniques d'entraînement innovantes. DeepSeek a bouleversé les équilibres économiques et stratégiques du secteur technologique, ouvrant la voie à une démocratisation de l'IA. Aucun des GAFAM ne s'était préparé à la nouvelle stratégie chinoise.
La mise à disposition de modèles performants quasi-gratuits redistribue les cartes et vient casser le monopole américain. Les GAFAM ont construit leur suprématie en proposant des services premium. De son côté, la Chine inverse la logique avec la quasi-gratuité et l'ouverture de ses modèles d'IA créent un appel d'air pour un nombre considérable d'acteurs. Start-ups, grandes entreprises ou développeurs indépendants peuvent se tourner vers ces solutions, parfois plus flexibles que les plateformes américaines. Ils peuvent ainsi tirer parti des briques open source pour lancer des solutions spécifiques, répondant à des besoins de niche ou à des contraintes régionales, comme l'AI Act européen.
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Les GAFAM ont certes développé des infrastructures ouvertes (Google a publié TensorFlow, Facebook a rendu open source certains de ses frameworks), mais il s'agissait souvent de briques logicielles ; les modèles eux-mêmes restaient souvent fermés ou soumis à de fortes restrictions d'usage. La diffusion rapide de modèles chinois high-tech sous licences permissives conduit les GAFAM à repenser leur positionnement. Ils ne peuvent pas ignorer le risque de « banalisation » de l'IA, c'est-à-dire la possibilité qu'un concurrent lance rapidement un outil égalant ou dépassant leurs performances. Logiquement, ils doivent justifier la valeur ajoutée de leurs solutions commerciales pour garder leurs utilisateurs. La concurrence accrue pourrait forcer les GAFAM à baisser leurs prix et à proposer des fonctionnalités exclusives.
La décision de la Chine de « donner » ses modèles d'IA au monde n'est pas philanthropique. Elle répond à une volonté stratégique de détruire le monopole des GAFAM en inondant le marché d'IA quasi-gratuites et open source, ce qu'aucun expert occidental n'avait envisagé. Craignant que la Silicon Valley atteigne la super-intelligence artificielle en situation de monopole, la Chine préfère favoriser la balkanisation du marché.
Cette nouvelle configuration soulève des préoccupations de sécurité et de souveraineté. Les systèmes open source peuvent être détournés à des fins malveillantes. Comment s'assurer qu'ils ne soient pas utilisés par un terroriste, par exemple, pour créer un virus mortel dans sa cuisine ? Comment garantir un usage éthique de l'IA lorsque son architecture devient accessible à n'importe quel acteur ?
En définitive, la stratégie open source de la Chine vient saboter l'oligopole américain qui, jusqu'alors, structurait l'économie de l'IA. En mettant à disposition de puissants modèles gratuitement ou à très bas coût, la Chine offre une alternative crédible aux GAFAM, mais les entreprises qui se tourneront vers ces nouveaux entrants pourraient se retrouver dépendantes de Pékin. Cette redistribution des cartes aura des implications durables pour la compétitivité, l'innovation et la souveraineté numérique des nations. La guerre technologique sino-américaine ne fait que commencer.
Alexandre Tsicopoulos