OPINION « La Sécu a 80 ans : un héritage à réinventer ! »
Frédéric Bizard

Photo d'illustration
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Frédéric Bizard

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Le 4 octobre 1945, la signature des ordonnances créant la Sécurité sociale par le Gouvernement provisoire de la République française marque un tournant historique. Soutenue par la forte croissance économique des Trente glorieuses, financée par le travail et assise sur la solidarité et la mutualisation des risques sociaux, ce modèle social a permis un progrès social sans précédent dans notre pays.
Cependant, la transformation de notre société à l'aube du XXIe siècle, profonde et sous-évaluée par les Politiques, a engendré un nouvel ordre social. Celui-ci impose une adaptation de notre modèle social à cette nouvelle donne. La viabilité financière de la sécurité sociale ne sera assurée que par la réforme systémique, et non par de simples ajustements budgétaires.
Dès les années 80, les projections démographiques annonçaient déjà une évolution radicale vers un vieillissement accéléré de 2010 à 2050, avec une population des plus de 60 ans passant de 23% à 33% et celle des plus de 75 ans qui doublerait (de 5,6 à 12 millions).
Depuis 20 ans, les politiques ont effectué pas moins de 4 ajustements paramétriques sur la santé et sur les retraites. L'absence de réforme structurelle adaptative laisse ces deux systèmes en crise, sans avenir garanti à court terme pour le premier et à moyen terme pour le second.
Malgré ce constat implacable, on se dirige vers un nouvel ajustement budgétaire pour 2026 (une forme d'année blanche), qui même s'il se veut plus drastique, ne réglerait le problème ni sur le fond ni dans la durée.
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Un autre changement fondamental de notre époque est l'émergence d'un nouvel individualisme. Nous passons d'une société de statuts à une société d'individus. Si les générations des années 50 se définissaient en société à partir de statuts acquis et de liens sociaux hérités, celles de la fin du XXe siècle se construisaient déjà sur des appartenances choisies, favorisant l'expression de qualités personnelles et renforçant l'individualisme.
C'est en partant de l'individu capable, selon l'expression d'Amartya Sen, et d'une approche développementale de l'individu, que notre modèle social doit se reconstruire. L'individu capable n'est pas un simple bénéficiaire passif d'aides sociales, il est un acteur responsable d'un système de gestion de risque qui allie protection et justice, sans sacrifier l'une à l'autre.
La santé et les retraites représentent 80% des dépenses de la Sécurité sociale, et respectivement 75% et 25% des déficits prévisionnels records de 2025 à 2028 (de l'ordre de 25 milliards d'euros chaque année).
Penser que ces déficits sont un simple enjeu budgétaire réclamant des sacrifices sur les dépenses et/ou les recettes est une croyance largement partagée sur le plan politique.
Concernant les retraites, la démographie et le nouvel ordre social imposent d'intégrer les préférences individuelles dans le choix du départ, et d'en tirer de façon anticipée et transparente les conséquences sur le niveau des pensions individuelles. Cela implique la suppression de l'âge légal, un système universel à points et l'indexation d'un âge pivot sur l'évolution de l'espérance de vie et de la conjoncture économique.
La dépendance démographique croissante impose aussi de généraliser une retraite complémentaire par capitalisation, afin de protéger la classe moyenne avec une retraite décente et de rendre le système compatible avec les défis économiques du pays.
Quant à la santé, elle devra évoluer vers un système qui privilégie autant le maintien en bonne santé que le curatif. Ce système mettra l'accent sur les services de santé renforcés tout au long du cycle de vie : enfance, école, université, travail, vieillissement. Un compte personnel de prévention, le recours massif des innovations technologiques, un financement dédié et une évaluation des performances du maintien en bonne santé feront partie intégrante de la réforme.
Un service public territorial de santé structurera l'organisation de la politique de santé à partir de quelque 300 territoires. Dans chacun de ces territoires, chaque citoyen pourra trouver une solution adaptée à ses besoins essentiels en matière de santé, grâce à la gestion locale des ressources stratégiques. Chaque professionnel aura une responsabilité populationnelle dans un système décloisonné.
Enfin, un nouveau système de gestion de la perte d'autonomie des personnes âgées doit être mis en place, intégrant le virage domiciliaire et prenant en compte l'augmentation inévitable de la prévalence de cette perte d'autonomie dès 2030.
En mai dernier, la Cour des comptes a mis en garde contre une possible crise de liquidité de la Sécurité sociale. Ce n'était qu'un rappel d'un principe fondamental : un système d'assurance sociale, qu'il soit public ou privé, ne peut être viable durablement s'il demeure structurellement déficitaire.
Pour ceux que cette réalité économique laisse indifférents, l'argument moral - celui de ne pas faire payer par les générations futures les dépenses sociales actuelles - devrait, espérons-le, résonner davantage.
La réforme systémique nécessaire des trois branches de la Sécurité sociale est à portée de mains. Il manque la volonté politique du geste réformateur. Ce geste n'est pas seulement une affaire de bonne volonté, mais de la vision juste, du courage et de la capacité à prendre des risques pour l'intérêt général.
Tout calcul politicien s'écrase généralement sur le mur de la réforme, transformant un projet politique réalisable en un « Himalaya » à gravir.
Le contexte politique actuel, fragmenté, ne constitue pas un obstacle quand le projet politique est de construire le nouveau modèle social du XXIe siècle, dont la Sécurité sociale doit demeurer un pilier. Le contexte de 1945, tout aussi atomisé, en est la preuve.
Comme le disait Salvador Dali, « il n'y a pas de chef-d'œuvre dans la paresse », ni dans la petite politique.
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(*) Frédéric Bizard est économiste, spécialiste des questions de protection sociale et de santé. Il est Professeur d'économie à l'ESCP et enseigne aussi à Paris Dauphine. Il est également Président fondateur de l'Institut Santé, un organisme de recherche destiné à la refondation du système de santé français. Il est un expert reconnu du secteur de la santé en France et à l'international et il a reçu le Grand Prix du meilleur livre de l'économie de l'année 2020.
Ses publications récentent sont : « Les itinérants de la santé. Quel avenir pour notre système de santé ? » - Ouvrage collectif sous la direction de Frédéric Bizard. Editions Michalon - Octobre 2024 ; « L'autonomie solidaire en santé », Editions Michalon, Octobre 2021 ; « Et alors la réforme globale de la santé, c'est pour quand ? », Editions Fauves, Novembre 2019 ; « Protection sociale : Pour un nouveau modèle », Dunod, Mars 2017.
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