OPINION. « Le rêve lucide de Donald Trump vire au cauchemar »
Karl Eychenne

Photo d'illustration
DR
Karl Eychenne

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Le rêve américain a toujours su transcender son statut vaporeux. Il faut dire que le réel lui a toujours fourbi les armes de son incantation. Ainsi depuis 100 ans, la croissance du PIB par habitant américain a toujours cru de près de 2 % par an, malgré les crises, les doutes, les guerres, les présidents.
De quoi entretenir une confiance aveugle de l'investisseur dans les promesses affichées par les performances de la bourse américaine. Fatalement, le fantasme du rêve lucide finit par gagner l'imaginaire d'un président halluciné. Le rêve lucide est cette idée que nous serions capables de prendre le contrôle de nos rêves. Une idée qui peine à convaincre la communauté scientifique (Tadas Stumbrys et al. : Induction of lucid dreams: A systematic review of evidence ; 2012, National Library of Medecine).
Mais une idée particulièrement séduisante pour quelque président ayant pour ambition d'obtenir le beurre et l'argent du beurre auprès de ses partenaires économiques. Sauf que ces derniers ne font pas le même rêve, et se chargent de rappeler au premier que parfois les rêves finissent par se cogner au réel, ou pire virent au cauchemar.
Il a vraiment cru qu'il suffisait à un président américain de se pousser du col, et l'intendance internationale suivrait. Donald Trump a vraiment cru qu'il avait le pouvoir de changer les règles du jeu, sans que les autres joueurs ne puissent réagir. Dans son rêve lucide, Donald Trump est convaincu que son Amérique est une machine à gagner, insatiable, intraitable.
Et qui dispose d'une assurance en béton : une dette en dollars souscrite par les Banques centrales étrangères. L'Amérique est le lieu. On peut se tromper de moment pour investir, mais on ne peut pas se tromper de lieu. L'Amérique fantasmée de Donald Trump a ce supplément d'âme, cette vertu que les autres n'ont pas, ce « je ne sais quoi et ce presque rien » qui fait toute la différence, pour reprendre cette expression du philosophe Vladimir Jankélévitch.
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Et le mythe américain, comme tous les autres mythes, ne résiste pas aux raisonnements contrefactuels. Quelle aurait la croissance économique américaine au cours des dernières décennies sans le rôle du dollar comme monnaie de réserve ? Le sujet est d'actualité, mais la recherche académique n'a pas attendu l'arrivée de Donald Trump pour s'y intéresser et livrer son diagnostic :
Autrement dit, la croissance économique a été dopée, durablement, par le statut du dollar. Quelle aurait été la croissance du progrès technique américain sans la venue de scientifiques européens fuyants ou chassés de leur pays durant la 2e guerre mondiale ? Là encore, la recherche a bien mis en évidence un impact favorable sur le nombre de brevets publiés notamment, et ce sur plusieurs décennies. Imaginer ainsi toutes les Amériques possibles, et réaliser alors que le rêve américain doit peut - être davantage à la contingence des faits qu'à l'expression d'une « prédestinée manifeste » pour reprendre l'expression consacrée. Certes, les uchronies ont un statut scientifique douteux. Mais comme expériences de pensées, elles permettent de faire un pas de côté, et d'interroger la foi dans les mythes par exemple. Comme le mythe américain.
Aujourd'hui, il semble que Donald Trump connaisse quelques difficultés à tenir les rênes de son rêve lucide. La faute notamment à une escalade tarifaire dont il semble avoir sous-estimé la vigueur, notamment avec la Chine. La faute à la réaction très hostile des marchés financiers à l'évocation d'une restructuration de la dette publique. La faute à une confiance des consommateurs qui s'effondre et craint une inflation de type Covid. Pour toutes ces raisons entre autres, Donald Trump semble avoir fait montre de pragmatisme, apaisant son discours, suspendant ses mesures. Comme s'il avait été réveillé en sursaut de son rêve lucide.
À moins qu'il ne s'agisse que d'un mouvement de paupières, le rêve lucide se poursuivant. Impossible de savoir. Car si Donald Trump a réussi quelque chose, c'est bien de rendre le monde de nouveau parfaitement imprévisible. Nous sommes aujourd'hui dans le flou le plus total, un flou qui motive l'effroi plutôt que l'affut. Le cauchemar n'est plus très loin.
Karl Eychenne