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OPINION. « Le "soft power" du Qatar : ambition forte, impact incertain »

Véronique Chabourine

Publié le 30 juin 2025 à 08:15

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OPINION. Le Qatar déploie une stratégie d'influence fondée sur un « soft power » essentiellement projectif, où l'image prévaut sur l'ancrage. Cette approche, parfois qualifiée de soft power de substitution, révèle ses limites face aux exigences structurelles d'une puissance durable : maîtrise des flux, relais civiques et capacité à contribuer aux biens publics mondiaux. Par Véronique Chabourine, Analyste « soft power »

Le 1er juin restera une date marquante pour le Qatar : Le Paris Saint-Germain, propriété du fonds souverain Qatar Sports Investments (QSI), a remporté pour la première fois de son histoire la Ligue des Champions. Pour Doha, ce triomphe est bien plus qu'un exploit sportif : il représente la consécration d'un projet de puissance par l'image, pensé dès 2011 avec le rachat du club en parallèle du lancement de la chaîne BeIn Sports et de la montée en puissance d'Al Jazeera. Ce projet s'inscrit dans une stratégie plus large de « soft power » : investir dans les vecteurs d'influence (sport, éducation, médias) pour repositionner l'image du pays à l'international. Le choix du football comme levier d'influence n'est pas anodin : sport universel, vecteur d'émotions collectives et de diplomatie sportive, il incarne aujourd'hui un outil stratégique majeur dans les politiques de soft power. Le Qatar a investi également massivement dans plusieurs universités américaines, notamment via le campus Education City à Doha, et s'est invité dans les débats géopolitiques grâce à ses relais diplomatiques et médiatiques. La Coupe du monde 2022 fut la vitrine ultime de cette stratégie.

Les effets ont été tangibles : selon le « Brand Finance Global Soft Power Index », le Qatar a progressé de plus de 15 places entre 2020 et 2024, atteignant la 21e position mondiale. À titre de comparaison, la France occupe la 6e place de ce classement. Cependant, cette progression masque une dynamique déclinante depuis 2024 : le Qatar a perdu des points sur plusieurs dimensions clés de l'indice de soft power, notamment « culture et héritage » (-10 places) et « people and value » (-7 places). Au sein du Golfe, le Qatar est dépassé par ses voisins, les Émirats arabes unis, classés cette année, 10e mondial grâce à une stratégie de soft power intégré : diplomatie humanitaire et climatique (28 COP), innovation (programme spatial, sonde Hope, hubs économiques) et leadership technologique. Le Global Presence Index Elcano — qui mesure la projection d'un pays à l'international à travers trois domaines clés : économique, militaire et « soft presence » — montre que le Qatar a chuté de la 38e à la 45e place mondiale entre 2023 et 2024, malgré un indice de « soft power » presque stable. Ce recul s'explique par la fin de l'effet Coupe du monde et à la baisse des prix du gaz, entraînant une diminution de 11 points de son indice économique. Au premier trimestre 2025, les recettes totales de l'État qatari enregistrent une baisse de 7,5 % par rapport à l'année précédente. De plus, depuis 2020, le Qatar enregistre un déséquilibre croissant entre investissements entrants et sortants. Selon le World Investment Report 2025 de la CNUCED, le pays a connu des flux d'investissements directs étrangers nets négatifs en 2020 (-2,4 milliards de dollars) et en 2023 (-474 millions), avec des flux sortants, eux, qui ont bondi atteignant en 2024 plus de 1,5 milliard de dollars. L'analyse de Brand Finance corrobore ce constat : entre 2021 et 2025, le Qatar recule de 3 rangs sur le volet « business and trade ». Ce décrochage illustre une dynamique unidirectionnelle : Le Qatar exporte des capitaux, mais attire peu les investisseurs étrangers. À titre de comparaison, les Émirats arabes unis ont attiré en 2024, plus de 48 milliards de dollars, traduisant une intégration plus active dans les flux économiques mondiaux.

En n'ayant pas consolidé une stratégie de la dynamique flux, en n'étant ni une référence normative, ni un acteur central des grandes préoccupations de l'agenda mondial, le Qatar incarne un « soft power » à dominante symbolique. S'il peut produire une influence ponctuelle, celle-ci peine à se traduire en légitimité durable et en puissance étatique consolidée. Les pays en tête des classements Brand Finance ou Elcano, partagent des attributs fondamentaux : démocratie robuste, société civile active et attractivité économique. Ce sont des « solution providers », et des États capables d'incarner des modèles pour d'autres. Selon le Democracy Index 2024 publié par l'Economist Intelligence Unit, le Qatar obtient un score de 3,17/10 et les Émirats arabes unis 3,07, les classant parmi les régimes autoritaires et parmi les plus faibles au monde (3,65/10). Il est classé « non libre » par Freedom House, comme limitant les flux entrants d'idées, de talents et de capitaux. Ces scores s'expliquent par la nature même de son régime monarchique — un point qu'il partage avec les Émirats arabes unis. Leur influence repose sur un modèle institutionnel vertical, dépourvu de relais civiques. L'indicateur « people and value » révèle cette faiblesse institutionnelle : en perdant 6 rangs entre 2021 et 2025. Ces chiffres traduisent une absence d'élections pluralistes, de libertés publiques et de contre-pouvoirs structurés. Le CIVICUS Monitor, qui évalue l'espace civique mondial, confirme ce constat : le Qatar y est classé parmi les régimes « réprimés », soit parmi les plus bas niveaux mondiaux en termes de libertés d'association, d'expression et de manifestation.

La corrélation entre qualité de l'espace civique et influence internationale est mise en évidence par le chercheur Hendrik W.Ohnesorge, qui identifie la société civile comme l'un des six piliers constitutifs du soft power. Selon lui, une stratégie d'influence ne peut être crédible et durable sans la participation active d'acteurs non étatiques — intellectuels, ONG et fondations, médias — capables de diffuser, incarner et légitimer les valeurs d'un pays au-delà de ses frontières.

Malgré un effort diplomatique réel, illustré par son rôle de médiateur par exemple en Afrique, ou entre Israël et le Hamas — le Qatar concentre l'essentiel de ses contributions humanitaires directes en dehors des circuits multilatéraux : en 2023, selon le Financial Tracking Service, il a versé environ 18 millions de dollars via les canaux onusiens. À cela, s'ajoutent des fonds plus conséquents mobilisés via des entités comme Qatar Charity (environ 330 millions USD en 2023) ou le Qatar Red Crescent (4,5 millions USD). Ces contributions méritent d'être prises en compte, mais leur traçabilité et leur canalisation hors cadre multilatéral limitent leur reconnaissance internationale et leur alignement avec les standards des grands bailleurs. À titre de comparaison, la France a mobilisé près de 2,3 milliards de dollars d'aide publique au développement en 2023, dont une part importante transitant via les agences multilatérales et les ONG agréées.

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Le Qatar maîtrise les codes de la visibilité, sans pour autant s'approprier pleinement les leviers structurels de l'influence globale. Un « soft power » durable suppose d'attirer autant que l'on projette, de convaincre autant que l'on finance et de structurer autant que l'on communique. Faute de cette dynamique réciproque, Doha risque de rester un acteur périphérique. A terme, un positionnement plus structurel — fondé sur une gouvernance plus ouverte, une intégration multilatérale renforcée et une contribution accrue aux biens publics mondiaux — pourrait donner au « soft power » qatari une légitimité et un impact plus durable.

Véronique Chabourine

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