OPINION. « Les baies venimeuses de la déliquescence de la démocratie parlementaire »
Francis Daspe

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L'arrivée au pouvoir d'Hitler le 30 janvier 1933 constitue un véritable cataclysme démocratique. À cet égard, tordons le cou à l'idée complaisamment véhiculée qu'il se serait agi du fruit d'une simple victoire électorale ou de l'application de l'expression de la souveraineté populaire. L'élection législative de novembre 1932 se traduit au contraire par un net reflux des suffrages obtenus par le parti nazi. Entre l'apogée de juillet 1932 et le résultat de novembre, il perdait en quatre mois deux millions de voix. Les nazis étaient donc loin de disposer de la majorité absolue. Ils ne pouvaient accéder au pouvoir en l'état. Par conséquent, la nomination au poste de chancelier d'Adolf Hitler résulte clairement de manœuvres et de carambouilles politiciennes, et non pas le signe d'une quelconque vitalité démocratique.
La raison principale, structurelle et pas seulement circonstancielle, de la catastrophe du 30 janvier 1933 réside dans le processus de déliquescence avancée de la démocratie parlementaire de la République de Weimar. En somme, on peut parler de pourrissement de l'intérieur. Cette réalité ne peut être occultée comme c'est hélas trop souvent le cas, en survalorisant des prétextes faciles, quoique bien réels, mais incapables d'expliquer la complétude des raisons permettant l'arrivée au pouvoir des nazis : la désunion de la gauche, l'impact de la crise économique, la solution du sauveur pas encore essayé, etc.
Plusieurs indicateurs objectifs de la déliquescence de la démocratie parlementaire peuvent être mis en avant, de manière indiscutable. Ils ont contribué à frayer la voie à la conquête du pouvoir par Adolf Hitler. Sans verser dans l'anachronisme, ils possèdent une certaine résonance avec la situation politique que nous connaissons actuellement en France. Le parallèle, pour valoir ce que de droit, pour reprendre la formule consacrée, est à cet effet édifiant. En cela, ils invitent et incitent à cogitations.
L'instabilité gouvernementale est forte : elle en constitue le cadre général. Sur l'ensemble de la période, de 1919 à 1933, la durée de vie des gouvernements, au nombre de vingt répartis en douze chanceliers différents, est faible, ne dépassant pas l'année. De 1930 à 1933, les quatre cabinets Bruning, von Papen, von Schleicher se partagent la fonction de chancelier. Le parallèle peut être effectué avec la France. Depuis la réélection du Président Macron, se sont succédé pas moins de quatre Premiers ministres en trois ans. En attendant un cinquième en cas de censure du gouvernement Bayrou de plus en plus imminente et inéluctable ?
L'instabilité se double d'une forme d'impuissance à gouverner réellement. C'est l'ère des cabinets minoritaires, dépourvus de majorités solides et viables. Il leur est difficile de dégager des majorités suffisantes pour pouvoir légiférer. Depuis l'incapacité du président réélu en 2022 à obtenir une majorité absolue (une première sous la V° République, quoique cependant approchée en 1988), et plus encore avec la défaite cinglante en 2024 post-dissolution, tous les gouvernements macronistes sont minoritaires, quand bien même des tentatives d'élargissements prolifèrent. C'est l'objet des œillades à destination de la droite pourtant de moins en moins républicaine ou des recours improbables tablant sur l'existence de béquilles providentielles, Rassemblement national ou Parti socialiste, atteint tous deux de pusillanimité chronique dès lors qu'il faut censurer.
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Il en résulte mécaniquement une dégradation significative des pouvoirs du Parlement. Cette réalité se traduit par une baisse des lois votées par le Reichstag : 98 en 1930, 43 en 1931, 5 en 1932. Symétriquement, on assiste à une hausse des ordonnances présidentielles : 5 en 1930, 44 en 1931, 60 en 1932. La dérive autoritaire, du moins monarchique, est patente. Que dire de différent, aujourd'hui en France, de l'utilisation croissante de l'article 49.3, ou encore, certes moins médiatisés, des multiples artifices constitutionnels ? À ranger dans cette catégorie, le cas des articles 47.1, 44.2, 44.3 ou 42.9 qui réduisent le temps d'examen des textes par les députés, obligent le Sénat à un vote bloqué, balayent les amendements de l'opposition. Sans oublier, l'utilisation instrumentalisée de la motion de rejet préalable de son propre texte en vertu de l'article 91, alinéa 5 du règlement de l'Assemblée nationale.
En cause, l'étroitesse, tant politique que sociologique, de la coalition de Weimar, composée des sociaux-démocrates du SPD, du Zentrum catholique, des libéraux-progressistes ou démocrates. Elle est cernée par l'extrême droite nazie, par la gauche communiste depuis l'écrasement des spartakistes en 1919, mais aussi par des pans entiers de l'électorat ne possédant pas d'attache politique clairement identifiée sur la durée. C'est le cas aujourd'hui du macronisme, avec ses soutiens plus ou moins fidèles, Modem et Horizons, même élargi au socle commun avec l'intégration des Républicains. Dans l'Allemagne des années 1930, la coalition de Weimar, certes d'apparence réduite, se drape des allures d'une « grande coalition » avant l'heure. Ne faisons pas de contresens pour l'occasion, la grande coalition est à la fois cause et conséquence du syndrome de démocratie minoritaire, en ce qu'elle témoigne de la désaffiliation du corps politique à l'encontre des solutions politiques disponibles. Et qu'elle constitue un expédient pour tenter de compenser le désaveu populaire qui lui est infligé. N'oublions pas qu'en 2017, Emmanuel Macron avait réalisé en quelque sorte une grande coalition, à lui tout seul, prenant les voix du PS et les idées de la droite. Synthèse pour le moins originale et détonante. La chose avait été peu comprise à l'époque, mais il s'agissait des prémisses du surgissement progressif vers la situation de démocratie minoritaire bloquée que nous connaissons et subissons.
Cette déliquescence de la démocratie parlementaire conduit inéluctablement à des impasses politiques. Pour les surmonter, la mécanique infernale du plan B d'un système menacé par la rupture populaire est actionnée. En 1933, en Allemagne, en mobilisant dans l'urgence les multiples traits d'union avec l'extrême droite, tant dans le champ politique que dans les tréfonds de la société, elle permit à Adolf Hitler d'accéder à la chancellerie. Le cartel des possédants pensait pouvoir utiliser et contrôler le nouveau chancelier peu rompu aux arcanes du pouvoir. On sait ce qu'il advint, et de surcroît en très peu de temps.
En France, les institutions de la V° République, intrinsèquement porteuses de monarchie républicaine, ont en germes ces dérives. Elles en accentuent la pente naturelle vers le rétrécissement du pouvoir législatif. Les dégâts occasionnés à la démocratie parlementaire conduisent à un durcissement des tenants des oligarchies : en témoignent les passages en force répétés afin de préserver ses intérêts particuliers. La souveraineté populaire est désormais constamment bafouée, l'exemple du vote référendaire du 29 mai 2005 l'illustrant à la caricature, jusqu'à l'imposition de la réforme des retraites en 2023 ou la criminalisation des diverses dormes de contestation. Le traitement sans ménagement des gilets jaunes, des syndicalistes et des militants écologistes le confirme.
La polarisation exacerbée du champ politique et l'extrême droitisation décomplexée, des idées comme des comportements, favorisent l'émergence d'une sorte de nouvelle internationale brune. Il y a de quoi être inquiet, car tous les ingrédients pour une réédition du pire peuvent être identifiés. Nous sommes en droit de nous demander, en vue de l'échéance de 2027, ce qu'il pourrait advenir. Pourtant, il n'y a aucune fatalité à laquelle se soumettre ou s'abandonner. Pour peu que l'on fasse confiance à l'humanité et à l'humanisme, pour peu que l'on garde pour seule boussole la volonté populaire, le pire ne relève jamais de la fatalité.
Cependant, méditons utilement la formule de Karl Marx, en 1852 dans « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » : « L'Histoire se répète deux fois. La première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». De quels oripeaux pourraient se draper une tragédie et une farce à court terme ?
Francis Daspe