OPINION. « Pourquoi la France doit mener le combat contre le chalutage de fond dans les aires marines protégées européennes »
Enric Sala

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La France se trouve à la croisée des chemins en matière de leadership océanique. Lundi, le président accueillera le sommet SOS Océans à Paris, quelques mois avant que la France ne reçoive des dirigeants du monde entier à la Conférence des Nations Unies sur les Océans qui se tiendra à Nice en juin 2025. Ces événements offrent une occasion rare et urgente pour le pays de montrer l'exemple et de prendre des mesures audacieuses pour protéger nos océans. La France peut prendre une mesure décisive dans ce domaine : conduire l'UE à interdire le chalutage de fond dans les aires marines protégées (AMP) d'Europe.
Les AMP sont censées être des sanctuaires, des havres de paix où la vie marine peut se remettre des pressions de l'exploitation industrielle. Mais en Europe, ces zones prétendument protégées sont quotidiennement déchirées par la méthode de pêche la plus destructrice : le chalutage de fond.
Une nouvelle étude menée par National Geographic Pristine Seas révèle que le chalutage de fond dans les eaux européennes coûte à la société jusqu'à 11 milliards d'euros par an. Il ne s'agit pas seulement d'un signal d'alarme financier, mais d'un avertissement sur la façon dont nous investissons l'argent public dans des activités qui nuisent au climat, à la biodiversité et aux systèmes océaniques dont nous dépendons.
Le chalutage de fond consiste à traîner d'énormes filets lestés sur les fonds marins, détruisant indistinctement tout sur leur passage; coraux, éponges et vieilles réserves de carbone. C'est l'équivalent pour l'océan de la coupe à blanc d'une forêt par des bulldozers. Pire encore, cette méthode destructrice remue les fonds marins, libérant de grandes quantités de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. En d'autres termes, le chalutage de fond ne fait pas qu'endommager l'océan. Il accélère la dégradation du climat.
Cette destruction se produit partout, y compris à l'intérieur des aires marines protégées. Les AMP couvrent 900 000 km² des eaux européennes (la taille de la France et de l'Allemagne réunies), mais moins de 1 % d'entre elles sont entièrement protégées de la pêche industrielle. Soixante pour cent des AMP sont des zones de chalutage de fond. Ces zones n'ont de protégées que le nom.
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Il ne s'agit pas d'un simple débat entre économie et environnement. L'étude montre que le citoyen européen paye en réalité pour dégrader des écosystèmes marins partagés tout en recevant très peu de bénéfices en retour. Les subventions publiques accordées au chalutage de fond en Europe s'élèvent à 1,2 milliard d'euros par an, ce qui correspond à peu près à la valeur de l'emploi dans ce secteur. Ces fonds, s'ils étaient réorientés, pourraient soutenir une transition vers des pratiques de pêche plus durables et plus rentables qui préserverait les emplois et la santé des océans à long terme. La pêche à petite échelle emploie en réalité beaucoup plus de personnes que le chalutage de fond, produit des prises de plus grande valeur et est moins génératrice de déchets. En outre, les protéines issues de la pêche au chalut de fond, dont une grande partie est perdue sous forme de prises accessoires rejetées, ne représentent qu'environ 2% de la consommation totale de protéines animales en Europe.
En réduisant d'un peu plus d'un quart l'effort de chalutage de fond dans toute l'Europe, on pourrait accroître les bénéfices; en particulier, l'interdiction du chalutage de fond dans les zones marines protégées permettrait aux écosystèmes de se reconstituer, d'éviter les émissions de carbone et de soutenir des pêcheries plus saines.
Certains dirigeants européens ont déjà pris des mesures en ce sens. La Grèce et la Suède ont annoncé des interdictions nationales du chalutage de fond dans les AMP. Le plan d'action de la Commission européenne prévoit une élimination progressive d'ici à 2030. Mais la France a la possibilité d'aller plus loin et plus vite, et de le faire sur une scène internationale.
Cette année, la France dispose d'une plateforme unique pour initier un changement mondial. J'invite le président Macron à saisir cette occasion historique de prendre la tête du mouvement visant à mettre fin au chalutage de fond dans les AMP européennes. Cela constituerait un geste décisif qui montrerait que la France prend au sérieux la protection des océans, l'action climatique, et le sort des générations futures. Le président Macron a déjà pris la tête du mouvement mondial visant à mettre fin à l'exploitation minière en eaux profondes, ce qui s'est avéré décisif.
Les zones marines protégées doivent être à la hauteur de leur nom. La France peut montrer la voie. Le moment est venu.
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(*) Enric Sala est biologiste marin et explorateur en résidence du National Geographic. Il est le fondateur de Pristine Seas, un programme visant à protéger les derniers endroits sauvages de l'océan.
Enric Sala