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OPINION. « Quand l'intelligence du vivant rencontre l'intelligence artificielle »

Laura Ramalhosa

Publié le 24 mai 2025 à 06:03

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DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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OPINION. Alors que la biodiversité mondiale décline à un rythme inédit, de nouvelles solutions émergent pour tenter d'inverser la tendance. Parmi elles, l'intelligence artificielle offre des outils prometteurs pour restaurer et protéger les écosystèmes, à condition de maîtriser son propre impact environnemental. Par Laura Ramalhosa, consultante chez Bartle (*)

Le vivant a mis des millions d'années à développer une intelligence collective assurant l'équilibre fragile des écosystèmes. Aujourd'hui, face à l'érosion de plus en plus importante de la biodiversité, l'IA est perçue comme un partenaire inédit pour comprendre, protéger et restaurer la nature.

À l'occasion du récent Sommet pour l'action sur l'IA à Paris, une coalition mondiale pour une IA durable a été lancée, rassemblant États, ONG et entreprises autour d'un objectif commun : utiliser l'IA pour renforcer la lutte contre le changement climatique et la perte de biodiversité, tout en limitant son propre impact environnemental. Cette dynamique invite à s'interroger : comment faire de l'IA un levier efficace — et soutenable — pour la restauration du vivant ?

L'IA au service de la restauration du vivant

Plusieurs projets récents démontrent déjà le potentiel de l'IA pour protéger la biodiversité.

Dans la lutte contre les incendies de forêt, la start-up allemande Dryad a mis au point un réseau de capteurs capables de détecter très tôt les départs de feu en analysant la composition de l'air, notamment la présence de fumée. Les alertes sont transmises en temps réel aux autorités locales, ce qui permet une intervention rapide avant que les incendies ne deviennent incontrôlables. Le système, déployé dans plusieurs zones forestières pilotes, contribue ainsi à limiter la dégradation des milieux naturels.

En Écosse, l'organisme public NatureScot a mis en place une plateforme numérique combinant images satellites, archives écologiques et traces génétiques laissées par les espèces dans leur environnement. Grâce à ces données, analysées par des algorithmes d'IA, les écologues peuvent suivre l'évolution des habitats naturels, repérer les zones dégradées, et prioriser les efforts de restauration. Le dispositif a permis de réduire significativement les coûts de suivi tout en augmentant la surface couverte par la surveillance.

La protection de la faune bénéficie également de l'essor de l'IA. Des ONG comme WWF exploitent l'apprentissage automatiqrue pour détecter les ventes illégales d'espèces sur Internet ou pour surveiller les populations animales via des caméras et capteurs acoustiques.

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Comme le rappellent Alexis Joly (Inria) et David Mouillot (Université de Montpellier), « l'utilisation et le développement de l'intelligence artificielle en écologie s'avèrent indispensables pour analyser plus efficacement la quantité croissante de données disponibles ».

Qu'il s'agisse de prévenir les incendies, de restaurer des milieux dégradés, de mieux gérer les ressources ou de suivre les espèces menacées, ces usages illustrent la capacité de l'intelligence artificielle à devenir un véritable levier pour la restauration de la biodiversité, lorsqu'elle est pensée comme un outil au service des écosystèmes.

L'IA ne protège la nature que si elle s'y engage elle-même

L'IA appliquée à l'environnement n'est pas sans limites. D'abord, ces technologies reposent sur des données, qui peuvent être incomplètes, biaisées ou difficiles à recueillir, notamment dans les écosystèmes naturels, très complexes. Cela peut fausser les résultats produits, ou conduire à des décisions inadaptées.

Ensuite, la puissance technologique de ces outils peut donner l'illusion qu'elle suffira à résoudre les crises environnementales. Or, l'IA ne remplace pas les actions écologiques concrètes : préserver les sols, restaurer les forêts, réduire les pollutions.

S'ajoute enfin une contradiction majeure : l'empreinte écologique propre à l'IA. Selon les projections, la consommation électrique liée à ces technologies pourrait être multipliée par 10 entre 2023 et 2026, alors que les centres de données consomment déjà 4 % de l'électricité mondiale.

Face à ces enjeux, la France a élaboré un référentiel pour une « IA frugale », qui encourage des systèmes plus sobres, mieux conçus et moins gourmands en ressources.

La solution française PrevizO illustre cette ambition : cette IA optimise la gestion de l'eau tout en minimisant son impact environnemental.

Mais pour l'instant, les investissements massifs engagés dans l'IA (109 milliards d'euros en France d'ici 2030) restent encore peu orientés vers cette voie sobre. Ce déséquilibre pose une question simple : peut-on faire de l'IA un outil écologique, si elle ne l'est pas elle-même ?

Golestan Radwan, directrice du numérique au PNUE, résume bien ce paradoxe :

« La puissance de l'IA pour résoudre des défis mondiaux devient de plus en plus claire, mais ses impacts sur l'environnement le sont tout autant. »

L'intelligence artificielle ouvre des perspectives inédites pour comprendre, surveiller et restaurer les écosystèmes à l'heure où l'urgence écologique impose de changer d'échelle.

Mais pour que cette technologie serve réellement la biodiversité, elle doit s'inscrire dans une approche lucide, combinant innovation, sobriété et responsabilité. Il peut exister une forme de compromis entre l'exigence de développer des solutions éco-conçues et la nécessité d'agir rapidement. Il est compréhensible, à court terme cependant, que des solutions soient déployées avant d'être pleinement frugales. Par exemple, l'IA peut accélérer la transmission des savoirs, en renforçant notamment la compréhension des enjeux biodiversité et en sensibilisant à grande échelle les acteurs publics et privés. Pour passer à l'action, il est nécessaire de comprendre en amont.

En revanche, sans changements structurels des modèles de données, sans formations aux enjeux de la sobriété numérique et sans évaluation sérieuse de chaque solution d'IA déployée cette dernière restera en contradiction, et ce quoiqu'on puisse en dire...

En d'autres termes, difficile de croire à la logique de compensation... tout du moins pas sur le long terme !

À l'image de l'intelligence du vivant, l'intelligence artificielle ne sera bénéfique que si elle respecte les équilibres qu'elle cherche à préserver.

______

(*) Consultante spécialisée sur les enjeux d'IA générative et de durabilité, Laura Ramalhosa accompagne les organisations dans l'adoption de l'IA générative, notamment à travers des offres d'acculturation, de formation et de conduite du changement. Elle s'intéresse également aux questions de durabilité, avec un focus particulier sur la biodiversité. Elle a contribué à la rédaction d'un rapport publié avec les Acteurs de la Finance Responsable (AFR) et Novethic sur la maturité des acteurs financiers face aux enjeux de durabilité, et plus spécifiquement leur niveau de connaissance en matière de biodiversité.

Laura Ramalhosa

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