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OPINION. « Réveil de la souveraineté numérique : les entreprises en première ligne »

Imène Kabouya

Publié le 23 mai 2025 à 08:13

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Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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OPINION. Longtemps chasse gardée des États, la souveraineté numérique devient un impératif stratégique pour les entreprises européennes. Face aux tensions géopolitiques, à la dépendance aux géants technologiques américains et aux risques économiques associés, bâtir une autonomie numérique devient vital. C’est désormais une condition de résilience, d’innovation et de compétitivité durable dans un monde fracturé. Par Imène Kabouya, associate partner au sein du cabinet Wavestone (*)

Longtemps considérée comme un attribut exclusif de l'État, la souveraineté — et en particulier la souveraineté numérique — s'impose désormais comme un objectif stratégique pour les entreprises. Dans un monde caractérisé par des instabilités géopolitiques croissantes, un remodelage brutal de l'ordre économique mondial et une dépendance massive à des technologies extra-européennes, les entreprises du Vieux Continent ne peuvent plus se contenter d'être des consommatrices passives de services numériques venus d'ailleurs. Elles doivent désormais devenir des actrices conscientes de la consolidation de leur souveraineté numérique.

Une dépendance critique et systémique

La souveraineté numérique d'une entreprise ne se résume pas à un simple enjeu réglementaire ou de cybersécurité. Elle pose la question, plus fondamentale, de son autonomie stratégique. Aujourd'hui, plus de 90 % des données occidentales transitent ou sont stockées sur des infrastructures cloud appartenant à des entreprises américaines comme Amazon Web Services, Microsoft Azure ou Google Cloud. Selon une étude publiée par le CIGREF en avril 2025, 80 % des dépenses liées aux logiciels et services cloud à usage professionnel en Europe sont captées par des acteurs américains, soit un volume de 265 milliards d'euros (voir source ci-dessous).

Cette dépendance structurelle expose les entreprises européennes à des vulnérabilités majeures. En cas de tensions avec l'Europe, Washington pourrait décider de renforcer ses mécanismes de contrôle sur certaines technologies sensibles comme elle l'a fait avec la Chine en octobre 2023. Cela exposerait les entreprises européennes à des limitations d'usage ou à une augmentation soudaine de tarifs. Cette situation illustre à quel point l'accès à des technologies clés, lorsqu'il est captif de fournisseurs soumis à des logiques politiques extérieures, devient un facteur de risque opérationnel et stratégique.

À cela s'ajoute le risque juridique lié à l'extraterritorialité des lois américaines, telles que le Cloud Act, qui permet aux autorités judiciaires des États-Unis de contraindre les entreprises américaines à fournir des données stockées à l'étranger. Enfin, le verrouillage technologique — ou vendor lock-in — limite drastiquement la liberté des entreprises de migrer vers des solutions alternatives, sans coûts prohibitifs ni perte de continuité dans leurs activités.

La menace silencieuse : « techflation » et déclassement économique

Le contexte géopolitique actuel intensifie deux risques systémiques pour les entreprises européennes. Le premier est celui de la « techflation » : l'augmentation continue du coût d'accès aux technologies critiques, exacerbée par la multiplication des tensions commerciales et le durcissement des conditions d'utilisation imposées par les géants du numérique. Ce phénomène pourrait contraindre des entreprises à abandonner des lignes de produits ou à renoncer à certaines innovations, faute de rentabilité. Au coût d'accès à la tech s'ajouteront probablement les coûts de redondance géographique nécessaires pour réduire les risques de dépendances.

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Le second est celui du déclassement économique, consécutif à une perte d'accès fluide et abordable à l'innovation. Dans un contexte où les États-Unis, la Chine et d'autres grandes puissances mettent en œuvre des politiques industrielles offensives pour soutenir leur souveraineté technologique, l'Europe risque de se retrouver reléguée au rang de simple consommatrice. Les entreprises européennes, privées d'un accès compétitif aux briques technologiques fondamentales — de l'intelligence artificielle aux semi-conducteurs — verront leur compétitivité durablement affaiblie.

Vers une stratégie de résilience technologique

Face à cette réalité, les entreprises européennes doivent impérativement bâtir une stratégie de résilience technologique. Cela commence par une cartographie fine de leurs chaînes de dépendance numérique : fournisseurs de cloud, solutions logicielles critiques, composants matériels, flux de données sensibles. Il s'agit ensuite d'identifier les points de vulnérabilité — juridiques, techniques, géopolitiques — et de concevoir des scénarios de continuité en cas de rupture d'accès, de hausse brutale des coûts ou de restrictions d'usage.

Cela implique également de rechercher des alternatives technologiques. Là où c'est possible, le recours à des solutions européennes ou open source doit être encouragé. L'adoption de ces outils ne doit pas être vue comme une contrainte, mais comme un levier de flexibilité, d'innovation et de souveraineté.

Enfin, les entreprises ont un rôle clé à jouer dans la construction d'un écosystème numérique européen. Cela suppose d'investir dans la R&D locale, de collaborer avec les acteurs publics pour soutenir l'émergence de champions technologiques européens et de faire le choix, stratégique, de renforcer les filières industrielles numériques du continent.

L'État ne peut plus porter seul la souveraineté

Certes, l'Union européenne et les États membres ont commencé à réagir. Le Digital Markets Act, le Data Act, le Chips Act ou encore les dispositifs du plan France 2030 visent à mieux encadrer les acteurs dominants et à stimuler l'émergence d'alternatives européennes. Mais ces politiques publiques, aussi volontaristes soient-elles, ne suffiront pas. La reconquête de notre autonomie technologique ne pourra se faire sans un engagement massif et coordonné du secteur privé.

La souveraineté numérique ne peut plus être une affaire d'État seulement. Elle doit être envisagée par les entreprises comme une assurance contre l'instabilité mondiale et un levier de compétitivité durable. Dans ce nouveau rapport de force économique mondial, la passivité n'est plus une option. Seules les entreprises qui auront su se doter d'une stratégie numérique souveraine seront en mesure de résister aux chocs à venir — et de tirer parti des opportunités futures.

--

Source du rapport : https://www.cigref.fr/la-dependance-technologique-aux-softwares-cloud-services-americains-une-estimation-des-consequences-economiques-en-europe

_____

(*) Imène Kabouya est Associate Partner chez Wavestone, cabinet de conseil franco-allemand, experte en transformation numérique, data et intelligence artificielle. Elle accompagne les organisations publiques et privées dans la conception et la mise en œuvre de stratégies innovantes, en plaçant la donnée et l'IA au cœur de la création de valeur. Passionnée par la géopolitique de la tech, elle s'intéresse particulièrement aux enjeux de souveraineté numérique, sujet sur lequel elle publie régulièrement pour nourrir le débat entre pouvoirs publics et acteurs économiques.

Imène Kabouya

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