OPINION. « Souveraineté européenne : repenser notre indépendance à l'ère numérique »
Alban Sayag

Photo d'illustration
DR
Alban Sayag

Photo d'illustration
DR
Les profonds changements géopolitiques récents ont fait voler en éclat une utopie dans laquelle nous nous étions confortablement installés : celle de la stabilité immuable de notre monde occidental. Nous nous sommes brutalement rappelés qu'à tout moment, une alliance de longue date pouvait se fragiliser ou se défaire et un voisinage discret devenir une menace de premier plan. Cela nous a poussé à repenser nos liens de dépendance envers d'autres Etats ainsi que nos moyens de protection contre les ingérences extérieures.
Garantir la souveraineté de l'Europe est devenu une priorité.
La réaction de l'Europe en matière de Défense, thème historique de la Souveraineté, a été rapide et engagée. Mais le véritable enjeu n'est plus militaire. Il est numérique et technologique.
Aujourd'hui, toutes nos infrastructures vitales sont informatisées. Energie, Finance, Transport, Santé, Industrie, Médias, reposent sur le bon fonctionnement de systèmes informatiques. Ne pas maîtriser ces systèmes, c'est s'exposer à des risques de paralysie de ses infrastructures stratégiques, par exemple via des cyberattaques ou des boycotts. De même, toutes nos données, des plus communes aux plus sensibles, sont dématérialisées. Paiements, contrats, documents de travail ou personnels, identité, géolocalisation, informations sur le monde, divertissements, sont échangés électroniquement. Ne pas avoir de contrôle sur ces données, c'est risquer leur vol (espionnage industriel, militaire, politique) ou leur manipulation (désinformation, propagande).
Or dans tous les grands domaines qui sous-tendent ces usages digitaux, nous avons atteint un niveau critique de dépendance à des solutions étrangères :
- Cloud et données : la majorité des données européennes sont stockées sur des serveurs américains (AWS, Microsoft Azure, Google Cloud).
- Systèmes d'exploitation et logiciels : Windows, iOS, Android, et les principaux logiciels d'entreprise sont développés à l'étranger.
- Matériel informatique : la production de smartphones, ordinateurs et semiconducteurs est monopolisée par quelques grandes entreprises en Asie et aux Etats-Unis.
Réduire cette dépendance n'est pas simple. Parfois, les alternatives technologiques Européennes n'existent tout simplement pas. Et lorsqu'il y en a, les entreprises qui les portent présentent un retard de compétitivité immense.
En Europe, la forte fragmentation du marché (langues, cultures, pratiques, réglementations) cantonne nos entreprises à leur modeste territoire national pendant de longues années et freine leur croissance. Aux Etats-Unis ou en Asie, la taille et la grande homogénéité du marché domestique permettent au contraire l'émergence rapide de géants technologiques. Ces derniers accèdent alors à des effets d'échelle ou de réseau, ainsi qu'à des capitaux, hors de portée des entreprises européennes demeurées beaucoup plus petites. S'ajoutent à cela des capacités d'investissement beaucoup plus importantes en R&D, marketing et marque, qui leur permettent d'écarter toute concurrence.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Politiques publiques, réglementations et engagement citoyen en faveur d'acteurs européens ne suffisent pas à inverser les lois du marché.
La question devient alors : comment créer des acteurs européens de taille critique capables de rivaliser avec les plus grandes entreprises étrangères pour nous garantir un niveau suffisant d'indépendance numérique et technologique ?
On serait tenté de dire qu'il faut intensifier nos efforts d'harmonisation pour diminuer le plus possible la fragmentation du marché européen. Uniformiser, pour permettre à nos entreprises du secteur, et plus particulièrement à nos startups, de se positionner dès leurs débuts sur ce qui serait l'un des plus grand marché domestique uniforme du monde. Mais ces efforts auraient toutes les chances d'être vains. L'Europe ne peut pas être aplatie. L'Union Européenne ne deviendra jamais « les États Unis d'Europe ». Ce n'est pas dans notre ADN et ce n'est pas le sens de notre histoire.
Une autre voie existe, très bien illustrée par le récent Project Europe. En fédérant les multiples forces nationales des Etats autour d'un intérêt commun fort, tel que l'indépendance stratégique de l'Europe, nous pouvons faire émerger des champions internationaux.
Une piste intéressante serait la création de plusieurs fonds de private equity dont la thèse d'investissement serait de consolider les marchés européens fragmentés jugés prioritaires pour notre souveraineté numérique. Par des opérations de fusions acquisitions, ils regrouperaient les principaux leaders nationaux des pays de l'Union, formant ainsi, inorganiquement et dans un temps court, les géants souverains dont nous avons besoin.
Etats et institutions (par exemple BPI en France) pourraient y investir et agir en facilitateurs, tout en maintenant un leadership privé.
La consolidation du marché européen de la tech est une opportunité avérée. Preuve en est (on notera l'ironie) l'activité des meilleurs fonds de Private Equity américains en Europe. Depuis 2019 par exemple, PSG Equity a réalisé une vingtaine d'investissements en Europe suivi de plus de 60 opérations de fusion-acquisitions complémentaires à des fins de consolidation. En 2025, Thoma Bravo, autre leader du PE américain, a annoncé le lancement d'un fonds européen de 1,8 milliard d'euros.
Faisons preuve d'une forte ambition industrielle et saisissons cette opportunité qui peut offrir à l'Europe une croissance économique plus forte et une indépendance numérique solidifiée.
Parallèlement à la consolidation des champions nationaux, il serait souhaitable de regrouper également les écosystèmes tech européens. Bien que ces écosystèmes locaux aient favorisé le développement des entreprises, notamment par le partage d'expérience et l'accès au capital, ils ont échoué à l'internationalisation à cause de leur cloisonnement.
Les écosystèmes tech nationaux créent des liens forts entre leurs membres, ce qui facilite l'acquisition des premiers clients et soutient la croissance initiale. Élargir ces écosystèmes à plusieurs pays serait donc bien plus efficace que les programmes d'accélération actuels et permettrait également de diminuer l'intensité de la concurrence. Trop d'entreprises tech similaires sont créées dans différents pays de l'Union par simple ignorance de ce qu'il existe ailleurs, limitant les chances de voir un leader européen émerger.
Enfin, cela permettrait d'insuffler une véritable culture de l'international pour que plus d'entrepreneurs pensent européen dès le démarrage et nourrissent rapidement cette ambition de passage à l'échelle globale.
Face aux défis géopolitiques actuels, la souveraineté de l'Europe est devenue une nécessité. Si les enjeux militaires restent importants, la véritable bataille se joue désormais sur le terrain numérique. La dépendance critique de l'Europe envers des solutions étrangères dans de nombreux domaines clés nous expose à des risques importants.
En tirant parti de la diversité et des atouts de chaque nation européenne, nous pouvons créer des champions technologiques de taille critique, capables de rivaliser avec les géants étrangers. La création de fonds de private equity dédiés à la consolidation des marchés européens fragmentés et le regroupement des écosystèmes tech nationaux font partie des actions concrètes possibles.
Il est temps pour l'Europe de faire preuve d'une ambition industrielle forte pour construire son indépendance numérique, gage d'une croissance économique renforcée et d'une souveraineté retrouvée.
______
(*) Alban Sayag est un entrepreneur spécialisé dans le développement d'entreprises technologiques. Après l'acquisition de sa première entreprise par Capgemini, il a fondé Wingit, dirigé Obike en Europe, puis co-crée BigBlank, un fonds d'investissement et startup studio du Groupe Air France-KLM. En 2020, il rejoint Yousign comme COO, avant d'en devenir CEO en 2023. Sous sa direction, Yousign accélère son expansion en Europe et diversifie son offre de confiance numérique. Il est également membre du Conseil d'Administration de Hexatrust, le groupement des champions européens de la Cyber et du Cloud de confiance.
Alban Sayag