Islamiste et pragmatique

Les temps ont bien changé pour Recep Tayyip Erdogan, devenu Premier ministre en mars 2003, porté par la large victoire de son Parti de la justice et du développement (AKP, "islamiste modéré") aux élections générales de novembre 2002. Il voit aujourd'hui les nuages s'amonceler avec la détérioration de ses relations avec Bruxelles (lire ci-contre) et la dégradation récente de certains grands indicateurs économiques du pays, alors qu'il avait bénéficié d'un surprenant état de grâce, tant politique qu'économique, après son arrivée au pouvoir. Loin d'affoler les marchés ou les milieux patronaux - dont on aurait pu, dans un premier temps, anticiper une certaine méfiance compte tenu de l'étiquette politique de sa majorité -, Erdogan a su les apprivoiser grâce à un pragmatisme largement reconnu. L'accession à la tête du gouvernement de cet ancien et éphémère professionnel de football, né en 1954 à Istanbul dans le vieux quartier populaire de Kasimpasa, n'aura pas été de tout repos. Bien éduqué, d'abord dans une école islamiste vouée à la formation des imams puis à l'université où il s'initie au management, il fréquente assidûment les milieux religieux dans une Turquie encore très marquée par le dogme laïc du kémalisme, et s'engage à moins de 20 ans en politique, au sein de l'Union nationale des étudiants. Il croise alors les pas de Necmettin Erbakan qui deviendra Premier ministre en 1996, avant de démissionner un an plus tard sous la pression des militaires. L'ascension d'Erdogan se fait dans l'ombre d'Erbakan et, en 1994, il arrache la mairie d'Istanbul. Sa réussite à la tête de la capitale économique du pays, nettoyée et modernisée, est saluée même par ses adversaires : il en profite pour développer une structure d'aide aux plus démunis, qui sera bien utile à l'AKP pour les élections à venir. C'est à cette époque aussi qu'il rompt avec les vieux caciques de l'islamisme quand il déclare: "Nous avons besoin de personnes qui font bien leur travail et non pas de barbus sachant bien lire le Coran", et quand il plaide pour "faire la paix avec les militaires, la justice et le capital". Il aura pourtant maille à partir avec les juges fin 1997 pour avoir repris publiquement ces quelques vers d'un nationaliste turc : "Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques et les mosquées nos casernes." Ce qui lui vaudra déchéance de son mandat de maire, emprisonnement et interdiction d'exercer une nouvelle fonction élective. Fin 2002, la nouvelle majorité AKP devra changer la loi constitutionnelle pour lui permettre de devenir Premier ministre. Son pragmatisme lui vaudra quand même quelques grands écarts. Islamiste "moderne" ne remettant pas en cause la caractère laïc du pays, il n'envoie pas moins ses filles étudier aux États-Unis, où elles peuvent porter le voile en classe. Converti à l'idée européenne, il n'hésite pas à fustiger "le club chrétien" qui tarde à ouvrir ses portes à Ankara. Et, alors qu'il s'était notoirement rapproché des Américains, c'est bien sa majorité qui a refusé à Washington le déploiement de ses troupes sur le territoire turc au moment de l'invasion de l'Irak.

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