Pour une politique de l'esprit

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Munissez-vous d'un bon dictionnaire (pour le vocabulaire) et d'un tube de Prozac (pour le moral). Mais ne vous endormez pas dessus pour autant. Ce qui fait que le dernier livre de Bernard Stiegler vaut la peine d'être lu ne se dévoile pas dans les premières lignes. Comme à son habitude, le verbe du philosophe est ardu. Mais pas moins signifiant. Et la charge a de quoi nous interroger, voire nous sortir de notre torpeur. Ainsi, « ce que l'on a appelé la postmodernité est cette misère à la fois symbolique, politique, spirituelle et désormais économique. Car ce que découvre l'Europe avec stupeur en son sein, c'est que la misère symbolique qui avait détruit les sociétés industrielles dites avancées y répand désormais la misère économique ». Et Stiegler d'enfourcher son éternel cheval de bataille : notre pire ennemi, notre poison de tous les jours, est, à n'en pas douter, la consommation. Ce marketing qui vise à imposer l'adaptation pour mieux court-circuiter l'adoption. « Chacun sait désormais qu'il est impossible de poursuivre cette mécroissance qu'est la guerre économique mondiale déguisée en paix consumériste par le psychopouvoir du marketing. » Toute la thèse de Bernard Stiegler est là. Depuis « De la misère symbolique » jusqu'à « Aimer, s'aimer, nous aimer », il analyse le sentiment d'apocalypse contemporain, le capitalisme et le nihilisme des sociétés occidentales, et appelle à la mise en place d'une économie de la contribution, d'un nouvel usage des technologies et des ressources. Dans ce dernier ouvrage, sa plume s'est cependant complexifiée. Il y est question de « pharmakon » et de « pharmacologie ». Le « pharmakon » est, selon lui, ce qui permet à la fois de prendre soin et ce dont il faut prendre soin au sens où il faut y faire attention. Cet « à la fois » caractérise donc à son sens une « pharmacologie » à partir de laquelle il ouvre des perspectives. « Devenu technologie industrielle, le pharmakon est de nos jours hégémoniquement contrôlé par l'économie, c'est-à-dire par le marketing, et c'est une calamité », précise l'auteur. Pour lui, « cette crise est critique comme jamais : elle révèle que le destin humain - qui est un destin inéluctablement technique et technologique - est pharmacologique au sens où, en grec, le pharmakon est à la fois le remède et le poison ». La question du soin devient alors une affaire d'économie politique, et non seulement d'éthique. Un chantier qu'il appelle de ses voeux.Sophie Péters« Ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue. De la pharmacologie », de Bernard Stiegler, éditions Flammarion-Bibliothèque des Savoirs, 20 euros, 268 pages.

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