« Le Garçon », « Tardes de soledad », « Le Joueur de go »... Nos critiques cinéma de la semaine
Aurélien Cabrol et Marc-Aurèle Garreau

Nos critiques cinéma de la semaine.
LTD/DR
Aurélien Cabrol et Marc-Aurèle Garreau

Nos critiques cinéma de la semaine.
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La démarche n'est pas entièrement inédite : en 2015, l'auteur-compositeur et chanteur Alex Beaupain et la romancière Isabelle Monnin, avec Les Gens dans l'enveloppe, avaient déjà mêlé fiction et enquête familiale, récit et chansons, à partir d'une série de lettres trouvées par hasard.

Cette fois, c'est le tandem de réalisateurs Zabou Breitman et Florent Vassault qui, ayant acheté 200 photos de famille dans une brocante, remarque sur la grande majorité d'entre elles la présence d'un garçon, depuis sa jeunesse jusqu'à sa cinquantaine. Ils décident alors d'essayer d'en savoir plus sur ce personnage au sourire un peu mélancolique.
Tandis que Zabou Breitman, à partir de quelques photos choisies, se lance dans la réalisation d'une fiction avec acteurs (Isabelle Nanty et François Berléand, entre autres), son complice part à la recherche du garçon sur les routes de France. Et sans jamais se parler de ce qu'ils font ou découvrent. La partie documentaire se fait d'abord hasardeuse et incertaine, puis des témoignages plus précis apparaissent qui permettent de dessiner une histoire, un destin. Quant à la fiction de Zabou Breitman, elle se compose notamment d'arrêts sur image au cours desquels la cinéaste tente de reconstituer avec malice certaines photographies en reproduisant scrupuleusement décors et costumes d'époque.
Le résultat est là : un objet cinématographique joyeusement non identifiable, entre documentaire, fiction et expérimentation. Un film sur le fil, un exercice d'équilibrisme entre des genres sinon opposés, du moins distants. Il est donc impossible d'en dire plus quant au résultat et du récit et de l'enquête. Que vont-ils filmer ? Que vont-ils trouver ? On se gardera bien de dévoiler ici quoi que ce soit. On pourra trouver la démarche inaboutie et trop hybride. Même si une indéniable mélancolie se propage notamment à travers la fin du film. C'est le propre des essais au cinéma : ils ne peuvent susciter une adhésion totale mais ils éveillent notre intérêt.
« Ni pour ni contre, bien au contraire. » Telle pourrait bien être la position du cinéaste espagnol Albert Serra face à la corrida, dont il a fait le sujet principal de son nouveau film documentaire, Tardes de soledad.
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S'il suit en effet le parcours d'une étoile montante de la tauromachie, le Péruvien Andrés Roca Rey, il se garde bien d'en faire un portrait à charge ou à décharge. Que l'on aime ou que l'on déteste la corrida, le long-métrage apparaît d'abord et avant tout comme un objet artistique le film d'un auteur, par conséquent. Après des centaines d'heures tournées au contact du torero au combat dans l'arène, dans sa chambre d'hôtel pour la cérémonie de l'habillement ou au milieu de son équipe dans sa voiture, le cinéaste livre un film fascinant.

Rien n'est caché, ni de la souffrance animale ni des risques mortels pris par le torero, qui régulièrement est grièvement blessé. Jamais on n'avait vu des corridas filmées de si près, souffle du taureau inclus. C'est le parti pris réussi du cinéaste qui entend être au plus près ce corps‑à-corps, en portant son regard sur un torero qui a la réputation de se mettre sans cesse en danger. Le résultat est impressionnant de beauté et de brutalité. Comme si Albert Serra, en fuyant tout propos militant ou démonstratif, atteignait à l'essentiel, ce que Goya ou Picasso avaient réussi à peindre : le combat entre la vie et la mort.
En mêlant dans un même film la tradition des samouraïs et une fiction sur le jeu de go, le cinéaste japonais Kazuya Shiraishi (inconnu chez nous jusque-là) fait le pari audacieux et réussi de faire se rencontrer le goût de l'action des uns et l'art de la réflexion de l'autre.

Le Joueur de go raconte ainsi la confrontation entre un ancien samouraï au passé mystérieux et un marchand d'art féru de jeu de go. À l'immobilisme apparent des parties de jeu, le scénario oppose très habilement un suspense en forme de course contre la montre. La mise en scène qui fait la part belle à de splendides travellings est à la hauteur de ce récit. Et le film s'inscrit alors dans la plus pure tradition des grands classiques du cinéma japonais à la Kurosawa. Que demander de plus ou de mieux ?
Premier film d'une réalisatrice brésilienne, Manas (« sœurs » en portugais) frappe d'entrée de jeu par la rigueur et de sa narration et de son style. On y suit l'émancipation douloureuse d'une jeune fille, Marcielle, qui grandit au sein d'une famille nombreuse dans une baraque en bois au bord d'un fleuve, en pleine nature amazonienne. Elle doit chaque jour faire face aux agressions d'un père sans tabou, tandis que sa mère se réfugie dans le silence. Sans compter la nécessité de gagner de l'argent par tous les moyens, y compris et d'abord par la prostitution.

Le film ne cache rien de cette réalité sociale sordide que les dogmes catholiques en vigueur à l'école notamment ne font que relayer. Comment échapper à ce destin tracé d'avance ? Comment protéger une petite sœur promise au même sort ? Comment rompre des liens sans pouvoir éviter le pire ? Avec un sens aigu du cadrage et de l'ellipse, la réalisatrice Marianna Brennand Fortes répond de manière cinématographique à ces questions existentielles.
Au mitan d'une vie isolée et précaire, Fabio est un jour convoqué pour être juré d'une cour criminelle de Moselle. Celle-ci est chargée de décider de la réduction ou de l'aggravation de la condamnation d'un pyromane récidiviste. Dans Je le jure, de Samuel Theis, l'enjeu n'est donc pas d'établir une culpabilité, sujet type du film de procès, mais de déterminer la justesse de cette peine.

La caméra se porte alors au plus proche de ce juré, Fabio, homme cassé dérivant vers la marge, vibrant d'une humanité qu'il ne sait pas formuler mais que son interprète, Julien Ernwein, infuse intensément par ses silences. Entre jours froids et nuits chaudes qui éloignent puis rapprochent les personnages, Je le jure érige la parole et son écoute comme horizon de son récit. Avec cet écho dans la réalité : Samuel Theis, visé par une plainte pour agression sexuelle durant le tournage, a été placé sous statut de témoin assisté en juillet 2024 dans cette procédure.
Une accusation que le réalisateur conteste. Depuis le signalement des faits en juin 2023, le film fait l'objet d'un accompagnement particulier et inédit pour sa production et sa distribution. Si Je le jure, intense mais aussi conventionnel, n'a pas tout de la leçon de cinéma qu'il aurait pu être, une leçon pour faire société, au moins, est à y entendre.
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