« Le Répondeur », « Fragments d’un parcours amoureux », « Cloud »... Nos critiques cinéma de la semaine
Aurélien Cabrol

Notre sélection cinéma de la semaine.
LTD/DR
Aurélien Cabrol

Notre sélection cinéma de la semaine.
LTD/DR
Prix du public au dernier Festival international du film de comédie de l'Alpe-d'Huez, « Le Répondeur » de Fabienne Godet marque la rencontre au sommet entre Denis Podalydès et Salif Cissé. Baptiste, talentueux imitateur, n'arrive pas à vivre de son art. Jusqu'au jour où il est approché par Pierre Chozène, romancier couronné par un prix Goncourt qui n'en peut plus d'être dérangé par les appels téléphoniques incessants de son éditeur, de sa fille, de son ex-femme et de ses amis. Parce qu'il a besoin de calme pour écrire un nouveau livre qu'il veut plus ambitieux et personnel que les précédents, il propose à Baptiste de devenir son « répondeur », en lui confiant son téléphone et le soin de répondre à ses appels à sa place.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que le synopsis ainsi concocté par la réalisatrice Fabienne Godet ne manque pas de piquant et de modernité au regard de la place que prennent désormais les portables dans nos vies quotidiennes. Le propos pourrait virer au drame ou au questionnement sur l'identité, mais c'est l'esprit de la comédie qui est ici privilégié. On songe également au pacte qui, dans Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand, lie le héros principal à Christian : le mousquetaire volubile se fait le porte-parole de l'amoureux transi et timide. Or, prendre la voix d'un autre, c'est forcément perdre son identité au bout du compte. C'est jouer avec le feu. Et c'est précisément ce qui finit par arriver, et dans Cyrano, et dans Le Répondeur.
L'improbable rencontre entre l'écrivain à succès et le saltimbanque en mal de reconnaissance est d'autant plus savoureuse que le premier est incarné par Denis Podalydès et le second par Salif Cissé. L'acteur de la Comédie-Française et celui qui a grandi à La Courneuve s'entendent comme larrons en foire pour développer les ressemblances et les oppositions de leurs personnages respectifs. L'ensemble fonctionne d'autant plus que Fabienne Godet a écrit un scénario qui ne tombe dans aucune des facilités narratives que la situation de départ aurait pu faire naître chez d'autres auteurs moins respectueux du public.

Il existe ainsi chez les deux protagonistes une mélancolie douce qui envahit tout : l'imitateur se prend d'affection pour les faiblesses et les failles de son employeur, tandis que ce dernier mesure combien l'entreprise était risquée pour lui, son entourage et son image publique. On croit se dissimuler derrière un autre et on joue finalement malgré soi au jeu de la vérité : les deux protagonistes s'exposent de cette façon.Voulant mettre ses proches à distance, l'écrivain, par un effet boomerang inattendu, se voit au contraire confronté à eux. Ses rapports avec sa fille et son père notamment en subissent des conséquences surprenantes.
Ainsi va Le Répondeur, entre légèreté et gravité, insouciance et profondeur, comme une comédie qui tire plus du côté de Molière que du boulevard. Comment ne pas s'en réjouir quand ce genre populaire est trop souvent happé par la vulgarité ? Des comédies de cette tenue, on en redemande.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

C'est un drôle de documentaire que Chloé Barreau propose sous le titre de Fragments d'un parcours amoureux. D'abord parce que, même s'il est à la première personne du singulier, l'autrice ne s'y montre quasiment pas. Elle a en effet laissé le soin à une médiatrice d'aller à la rencontre de ses anciennes amours adolescentes à Paris puis à Rome.

Depuis ses 16 ans en effet, elle a filmé les jeunes hommes et femmes qu'elle a successivement ou simultanément aimés. De quoi se souviennent-ils ? Comment ont-ils vécu cette relation souvent passionnée et fougueuse, parfois pleine de bruit, de fureur et de jalousie aussi ? Il en résulte un film aussi singulier qu'attachant qui mêle les images de l'époque et des entretiens actuels où l'on croise la cinéaste Rebecca Zlotowski, la romancière Anne Berest et les actrices Anna Mouglalis et Jeanne Rosa. Toutes et tous se livrent avec une vérité et une sincérité qui forcent l'admiration.
Sélectionné pour l'oscar du meilleur film international 2025, Cloud prouve une nouvelle fois l'indéniable virtuosité du cinéaste japonais Kiyoshi Kurosawa, habitué des films fantastiques et auteur notamment de Cure et de Tokyo Sonata. Ryosuke, le protagoniste de Cloud, vit de la revente d'objets en ligne jusqu'au jour où il décide de s'installer à la campagne et de devenir son propre patron. Mais cette mise à l'écart va lui jouer des tours...

On est d'abord séduit par une première partie fondée sur le suspense d'un danger inconnu, à travers un ex-patron rancunier, des clients mécontents et des policiers soupçonneux à l'extrême. Mais quand la tension s'incarne et se fait plus forte, le film perd paradoxalement en intensité à force peut-être de manier des éclats comiques qui se veulent salvateurs. L'ensemble devient alors un peu plus convenu, moins intrigant, même si Kurosawa sait assurément nous tenir en haleine jusqu'au bout avec le brio qu'on lui connaît.
Inspiré d'une pièce de théâtre, le film de Matt Brown Freud, la dernière confession n'échappe guère à cette origine : il centre son propos sur un huis clos dans l'appartement de l'inventeur de la psychanalyse lors de sa rencontre avec un professeur d'Oxford, C.S. Lewis (l'auteur du Monde de Narnia). S'ensuit un débat au sommet sur la religion et sur l'athéisme auquel on pourra reprocher sa lourdeur à l'écran.

À lire également
On finit par se demander d'ailleurs si pour le cinéaste la confrontation la plus importante n'est pas celle qui oppose les deux acteurs principaux du film : Anthony Hopkins qui joue Freud et Matthew Goode qui incarne son contradicteur. Cynisme et souffrance chez le premier, gêne et embarras chez le second, les oppositions sont mises en scène avec application. Tout est fait pour organiser l'espace et le film comme un match de boxe dialectique entre deux poids lourds de la parole et de l'engagement. Quitte à perdre le spectateur en route.
Aurélien Cabrol