Le portrait d'une famille, une comédie faussement policière, un film-hommage au cinéma français... Nos critiques cinéma en direct du Festival de Cannes.
Le plus intime :« Valeur sentimentale », de Joachim Trier
C'est en 2011 avec Oslo, 31 août qu'on avait réellement découvert le cinéaste norvégien Joachim Trier, dont le film Julie (en douze chapitres) avait été ensuite distingué à Cannes par un prix d'interprétation attribué à son actrice principale, Renate Reinsve. On retrouve cette dernière dans le nouveau film de Trier, en lice pour la Palme d'or, aux côtés notamment de l'actrice américaine Elle Fanning. Toutes deux incarnent dans Valeur sentimentale des actrices face à un réalisateur incarné par le comédien suédois Stellan Skarsgard qui mène désormais une carrière internationale réputée.
Sortie le 20 août. (Crédits : LTD/Kasper Tuxen)
Mêlant avec le brio qu'on lui connaît le portrait d'une famille et la description du milieu du cinéma et de la création, Trier met au centre de son film la relation d'un artiste autocentré avec ses deux filles. Oscillant entre La Mouette de Tchekhov et Le Roi Lear de Shakespeare, son film déploie un propos qui a manifestement touché les festivaliers, à travers une stimulante réflexion sur l'art et la vie, l'artifice et le réel.
Le plus mordant : «La Femme la plus riche du monde »,de Thierry Klifa
Thierry Klifa adore les stars féminines françaises (Deneuve, Baye et Ardant en tête) et ses films sont comme des écrins pour elles. Avec La Femme la plus riche du monde, présenté à Cannes hors compétition, il ajoute tout naturellement Isabelle Huppert à ce prestigieux casting.
Sortie le 29 octobre. (Crédits : LTD/Haut et Court)
Flanqué de ses deux coscénaristes manifestement très en verve, Cédric Anger et Jacques Fieschi, le réalisateur donne à son actrice l'occasion d'arpenter avec talent les terres de la comédie réjouissante et grinçante à la fois. Elle y incarne une certaine Marianne Farrère derrière laquelle il est impossible de ne pas reconnaître Liliane Bettencourt et sa relation si particulière avec l'extravagant écrivain et photographe François-Marie Banier, alias Pierre-Alain Fantin dans le film. C'est un Laurent Lafitte en forme olympique qui incarne celui par qui le scandale arrive et fracture la famille de « la femme la plus riche du monde ». Le couple ainsi formé a fait se plier de rire les festivaliers, effarés devant ces ultra-riches absolument hors-sol.
Vie privée, c'est le titre du nouveau film de la très talentueuse Rebecca Zlotowski, présenté hors compétition avec un casting impeccable : la cinéaste réalise en effet un rêve de jeunesse en confiant à son idole Jodie Foster le rôle principal d'une comédie faussement policière et vraiment brillante.
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Sortie le 26 novembre. (Crédits : LTD/Jérôme Prébois)
Daniel Auteuil, Virginie Efira et Vincent Lacoste viennent également à l'appui de cette histoire qu'un Hitchcock n'aurait pas reniée, pas plus qu'un Woody Allen. Tout se dérègle dans la relativement paisible existence de la psychanalyste Lilian Steiner quand elle apprend que l'une de ses patientes s'est suicidée... Quiproquos, enregistrements dérobés, faux coupable, amours anciennes, mère pas vraiment juive et univers freudien : la cinéaste enchaîne à vive et belle allure ces différents éléments et quelques autres encore tout aussi savoureux. Comme si elle convoquait le meilleur des comédies américaines et françaises dans un vrai souci de divertissement haut de gamme.
Le plus américain : «The Mastermind », de Kelly Reichardt
Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette édition cannoise n'a pas été l'occasion d'une grande sélection venue des États-Unis. Outre Nouvelle Vague de Richard Linklater, il faut cependant retenir un autre film d'auteur en compétition pour la Palme d'or, The Mastermind réalisé par Kelly Reichardt, avec Josh O'Connor dans le rôle principal d'un père de famille qui devient soudain voleur de tableaux dans un musée.
Pas de date de sortie. (Crédits : LTD/Condor Distribution)
À partir de ce point de départ singulier, la cinéaste brosse avec subtilité le tableau de la société américaine sur fond de guerre du Vietnam, en évoquant par petites touches le contexte politique, les manifestations étudiantes, le féminisme, le pacifisme et la résistance des communautés de marginaux. Dépassé par sa propre audace, le protagoniste entame un chemin de croix, abandonnant sa famille, testant la solidarité de ses anciens camarades ou tentant même de changer d'identité. Avec une gravité teintée d'humour et d'ironie pour ce pied nickelé pathétique, Kelly Reichardt signe un film certes mineur mais profondément attachant.
Le plus lyrique : «Résurrection », de Bi Gan
« C'est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau », peut-on entendre au début du Soulier de satin de Paul Claudel. Alors, oui, on ne comprend pas forcément tout ce qui se passe et ce que l'on voit dans Résurrection, le film du Chinois Bi Gan en lice pour la Palme d'or. Mais on sort de la projection ébloui, chaviré, heureux et mélancolique en même temps.
Pas de date de sortie. (Crédits : LTD/Liu RICENZ)
En programmant ce film à la toute fin du Festival, son délégué général, Thierry Frémaux savait bien ce qu'il faisait : cette ode superbe au cinématographe des origines et au cinéma tout court a toute sa place dans ce temple annuel du 7e art qu'est le Festival de Cannes. D'emblée, Bi Gan s'adresse aux spectateurs en tournant la caméra vers eux et en nous filmant. Arroseur arrosé, train en marche, vampire, amour fou, fantômes, science-fiction et course-poursuite, Résurrection convoque sans s'y attarder des images fondatrices du cinéma qui ont traversé toute son histoire depuis sa création en 1895. Et le cinéaste de nous offrir une œuvre de toute beauté, un film-monde et une prodigieuse déclaration d'amour au grand écran sur grand écran.
Le plus politique : « Un simple accident », de Jafar Panahi
Le discours d'ouverture du Festival prononcé par la présidente de son jury, Juliette Binoche, pourrait servir d'introduction au nouveau film radical et glaçant de l'Iranien Jafar Panahi, Un simple accident. Cible permanente et désignée du régime des mollahs et toujours sous le coup d'une interdiction de tourner qu'il ne cesse de contourner, le cinéaste fait preuve d'un incroyable courage avec cette histoire à la fois ironique et terriblement cruelle d'un ancien tortionnaire du régime autoritaire retrouvé lors d'un « simple accident » par certaines de ses anciennes victimes et surnommé « la Guibole ».
Sortie le 10 septembre. (Crédits : LTD/Jafar Panahi)
Mais que faire de lui, alors, le tuer en cédant a la vengeance ou le laisser en vie en risquant d'être de nouveau persécuté ? C'est ce dilemme vertigineux, impossible et fracassant qui traverse tout ce film aux allures de fable absurde et terrifiante à la fois. Et assurément l'un des grands chocs cinématographiques autant que politiques de cette édition 2025.
Le plus cinéphile « Nouvelle Vague », de Richard Linklater
Et si le plus réussi des films américains présents à Cannes cette année était un film so French car entièrement consacré au tournage de l'iconique film de Godard À bout de souffle en 1960 à Paris ? Nouvelle Vague de Richard Linklater, écrit par Michèle Halberstadt et Lætitia Masson, est une formidable reconstitution de cette époque où le cinéma français change littéralement de peau.
Sortie le 8 octobre. (Crédits : LTD/Jean-Louis Fernandez)
On y suit Godard, Truffaut, Chabrol, sans oublier Jean Seberg, Belmondo et tous les autres protagonistes d'une aventure insolente et joyeuse où tout semble permis. Il faudrait citer chaque interprète tant le casting, bien loin du musée Grévin, a su trouver des équivalents tous plus bluffants de naturel les uns que les autres. Le résultat a enthousiasmé la Croisette : un film-hommage qui ne sent jamais la naphtaline mais respire au contraire la bonne humeur et la foi inébranlable dans la religion cinéma.
Le plus foisonnant : « L'Agent secret », de Kleber Mendonça Filho
En 2016, Aquarius, le superbe film de Kleber Mendonça Filho avec Sônia Braga dans le rôle principal, était injustement reparti bredouille du Festival de Cannes. Cette année, avec L'Agent secret, le cinéaste brésilien fait un retour en force, en racontant l'itinéraire de Marcelo, un quadra revenu à Recife en 1977, peu avant la fin de la dictature, pour fuir un passé trouble.
Sortie le 14 janvier 2026. (Crédits : LTD/Filho CinemaScópio - MK Prod - One Two Films - Lemming)
Porté par l'impeccable acteur Wagner Moura, ce personnage aux multiples facettes est le héros de ce qui s'apparente d'abord à un classique thriller politique. Mais c'est compter sans le brio du réalisateur et scénariste, qui fait se chevaucher malicieusement des récits et des univers différents, voire opposés. Il n'hésite pas à convoquer l'esprit des fameuses séries télévisées brésiliennes ou le goût pour des récits horrifiques, comme ici avec les exploits d'une jambe qui... tue ! Et le spectateur de se délecter d'une telle profusion.