ENTRETIEN — Doublement césarisé, l’acteur incarne un journaliste sans scrupule dans « Les Rapaces ». Désarmant de sincérité, il reste un homme fragile, hanté par ses racines, ses parents disparus et sa bipolarité assumée. Rencontre.Comme Auteuil, Bouquet, Noiret, Magimel, Sami Bouajila fait partie de ces talents doublement récompensés d'un césar. Avec supplément prix d'interprétation au Festival de Cannes en 2006 pour Indigènes. Alors il aurait de bonnes raisons pour se mettre en mode promo « pilotage automatique ». Mais non. Le futur sexagénaire déroute. Parce qu'il vous parle avec une fragilité quasi enfantine. Vous regarde droit dans les yeux, les siens humides (et puis, c'est vrai, les miens aussi) lorsqu'il évoque son « papa », sa « maman ».
Écorché vif qui se soigne, ce fils de Tunisiens incarne pour la première fois, un journaliste de magazine de faits divers sans aucun scrupule quand il s'agit de décrocher un scoop. Mais une poignée de main suffit pour comprendre qu'avec Sami Bouajila ce n'est vraiment pas du cinéma...
LA TRIBUNE DIMANCHE — Vous êtes né à Grenoble en 1966, soit dix ans après l'arrivée en France de vos parents tunisiens. Vous sentez le poids de leur déracinement ?
SAMI BOUAJILA — C'est vrai que mes parents reviennent de loin mais, comme dans les comédies italiennes, le rire était dominant à la maison. J'ai baigné dans un amour infini chargé de traumatismes inconscients. Puis arrive un âge où l'on prend conscience de la réalité. Mes parents m'habitent à chaque instant.
« Papa », « maman »... J'ai l'impression d'être face à un petit enfant de 59 ans !
Peut-être parce que j'ai longtemps dit « mon père » et « ma mère ». [Silence.] Mes parents ont développé simultanément la maladie d'Alzheimer. Papa nous a quittés il y a trois ans et maman, quant à elle, est dans un état très, très avancé. [Très ému.] Il faut que j'arrête d'être aussi sensible. En tant que petit dernier, j'étais fusionnel avec elle. J'aimais la faire rire, la provoquer. Si elle était très ouverte d'esprit et plutôt émancipée pour une Tunisienne de sa génération, elle avait quand même quelques limites ! [Rires.] Quand je lui parlais de mes conquêtes féminines ou de mon appétence pour le porc, elle se bouchait les oreilles !
Propos recueillis par Joséphine Simon-Michel