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« La Hideuse », de Reine Bellivier. Notre premier roman coup de cœur de cette rentrée littéraire

Propos recueillis par Juliette Einhorn

Publié le 16 août 2025 à 17:40

« La Hideuse », Reine Bellivier, Christian Bourgois éditeur, 198 pages, 20 euros (en librairies jeudi).

« La Hideuse », Reine Bellivier, Christian Bourgois éditeur, 198 pages, 20 euros (en librairies jeudi).

LTD/Mathieu Genon/Leextra/Christian Bourgois Editeur

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N145 ● 12 juillet 2026

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Un matin, la mère de la narratrice a quitté sa maison en laissant derrière elle ses petits. Reine Bellivier transforme les questions qui entourent ce départ en réponses possibles.

Entre enquête et roman, La Hideuse est un livre écrit en fermant les yeux. D'un rien, la narratrice fait un tout, transforme l'évanescence qui entoure l'évaporation de sa mère en une matière saisissable. De celle qui lui a donné le jour, elle dessine la topographie intime, le paysage flottant, « l'archéologie des gestes, des sons » qui l'ont poussée à quitter sa maison pour vivre avec un autre homme en laissant derrière elle ses tout jeunes enfants. Cette réalité lointaine, dont elle ne sait rien de tangible et qui ne peut se livrer que par bribes, il lui faut l'approcher avec une délicatesse de « préhistorienne ».

Comment se frayer un passage dans cette temporalité qui a tout du totem et du tabou ? Ce que nos parents ont vécu avant que notre naissance ne les transforme en parents est une friche insondable, et la narratrice se figure l'après-guerre de la jeunesse de sa mère comme « un Moyen Âge de conte ». Pour recoudre cette mémoire repliée, qui lui a été dérobée par le silence et l'absence, elle tente de comprendre ce qui s'est joué pour sa mère, d'explorer les causes intimes, profondes (besoin de liberté ? désamour de son mari ?), de sa dissolution dans les limbes. Elle constitue un faisceau expérimental de présomptions, se nourrissant de littérature comme d'un grimoire où puiser tous les secrets du monde.

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À partir des maigres archives dont elle dispose (quelques souvenirs, un petit chapelet d'objets et de photos qu'elle croise sur sa route, des carnets de sa mère), elle déplie un emboîtement d'images  : ses mots remettent en mouvement la mécanique enrouée des réminiscences, défigent les images floues, élaborent des hypothèses. Elle écrit ainsi plusieurs versions du départ de sa mère pour en traverser l'ombre et la prendre de front, transformer l'obscurité en récit. Le roman devient un abri où cohabitent des vérités contraires et complémentaires.

Dès lors, l'écriture emmêle dans la même boucle le souvenir et l'indice, le passé et l'hypothèse  : la narratrice revoit sa mère après son mariage avec le « Premier » (par opposition au second mari, « support [de] fantasme » parce qu'il était marin, qui lui aurait proposé de vivre avec lui à La  Rochelle, mais sans ses enfants), seule dans une maisonnette entre prés et bois, pendant qu'il était au service militaire.

Un réel réel et un réel transfiguré

Elle intègre dans ses scénarios le « petit cinéma intérieur » de sa mère, les instants sensuels grappillés avec les fleurs et les bêtes, compagnie frémissante qui lui permet d'échapper à cette vie harassante (les enfants à garder, les siens et ceux des autres, le rêve d'une grande maison avec une treille). Elle invite, dans l'intimité pressentie de cette adorée dont elle ignore presque tout, un réel réel et un réel transfiguré, la vie quotidienne probable et des désirs de grandeur et d'ailleurs  : cette maison bourgeoise est présentée comme devenue celle de ses parents avant que sa mère ne s'échappe, mais n'est-elle pas, avant tout, une chimère, passerelle vers le grand départ ?

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« La Hideuse », Reine Bellivier, Christian Bourgois éditeur, 198 pages, 20 euros (en librairies jeudi).
« La Hideuse », Reine Bellivier, Christian Bourgois éditeur, 198 pages, 20 euros (en librairies jeudi). (Crédits : LTD/Mathieu Genon/Leextra/Christian Bourgois Editeur)

Raconter sa propre naissance du point de vue de sa mère, à la deuxième personne, c'est traverser le miroir, se placer à l'intérieur et à l'extérieur du corps de sa mère, habiter le sien propre et celui de l'autrice de ses jours. Chacune devient la « créature du dedans » de l'autre  : la narratrice bébé pour sa mère, dans le ventre de laquelle elle a palpité et à qui elle écrit aujourd'hui une lettre de questions qui deviennent sous nos yeux esquisses de réponse et d'absolution, et la mère, enclose de l'autre côté de sa vie fantomatique, pour sa fille.

Enquêter sur cet insaisissable, c'est tendre un fil de l'une à l'autre, le rendre possible ; comprendre, de sa mère, la guerre intérieure - n'aurait-elle pas perdu un enfant  ? C'est alors après le deuil de cette petite fille qu'elle serait partie retrouver « l'Autre » en abandonnant ses petits. En en perdant un, les a-t-elle perdus tous ? Une fois amputée, la fratrie sans doute ne pouvait plus exister. Perdre un enfant aurait gelé sa maternité. Tout ce à quoi sa mère a décidé de renoncer en partant, la narratrice le lui rend ici en lui tendant la main, faisant de La Hideuse une devinette toute chaude — une chaumière qui lui offre l'hospitalité.

Propos recueillis par Juliette Einhorn

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