Percival Everett, Michelle Fines... Nos critiques littéraires de la semaine
Juliette Einhorn et Philippe Ridet

Découvrez nos critiques littéraires de la semaine.
LTD/Percival Everett, Michelle Fines
Juliette Einhorn et Philippe Ridet

Découvrez nos critiques littéraires de la semaine.
LTD/Percival Everett, Michelle Fines
À Money, Mississippi, le temps s'est figé - le lynchage des Noirs par les Blancs y est une « religion ». Litotes sarcastiques, jeux de mots (« Oklahoma City Police Department » a les mêmes initiales, en anglais, que « trouble obsessionnel compulsif »), humour noir (tenter d'arrêter un mort, entreprise qui fournit des cadavres, dont l'employé est cureur de mamelons, Blanc qui voudrait être noir, etc.), symbolisme (numéro de chapitre manquant, clin d'œil à la numérologie, qui associe le nombre 104 à la liberté), joutes verbales drolatiques...
L'énigme que tentent d'élucider deux agents spéciaux noirs n'est comique qu'à la hauteur de la tragédie raciste qu'elle nous envoie au visage. Si les fantômes « se pointent », ici, dans un renversement vengeur, tuant des Rednecks pro-Trump, c'est pour « faire entendre » la mort de tant et tant de Noirs : le corps de l'un d'entre eux, défiguré, portant dans sa main les testicules de Blancs morts à côté de lui, réapparaît sur trois scènes de crime pour venger l'assassinat (réel), en 1955, d'Emmett Till, un Afro-Américain de 14 ans (jusque dans la mort, on le soupçonne d'avoir commis ces meurtres !). Percival Everett redonne à ces Noirs, à qui on a pris « plus que la vie », un nom, mais aussi une âme : il leur dédie une rageuse, vertigineuse archive policière, parabole vibrante d'une justice qu'il n'est jamais trop tard pour rendre. Un appel vivant à se tenir debout.
« Châtiment » de Percival Everett, traduit. de l'anglais (États-Unis) par Anne-Laure Tissut, Actes Sud Babel Noir, 368 pages, 9,40 euros.
On les savait abjects, on les découvre pires. Ce livre refermé, Michel Fourniret et Monique Olivier apparaissent dans toute l'horreur et la complexité de leurs cerveaux malades. Un assassin, violeur et pédocriminel, hâbleur et vantard, persuadé que personne n'égale son intelligence ; son épouse et sa complice, sorte d'ectoplasme mutique. « Le jerrican d'essence et l'allumette », selon un magistrat. Grâce au travail minutieux, étayé aux sources des témoignages et du dossier d'instruction, Michelle Fines, fait-diversière chevronnée de la presse écrite et de la télévision, a construit un récit aussi addictif qu'une série.
À lire également
Pour la journaliste, tout commence en janvier 2003, alors qu'elle travaille à TF1, par un coup de fil d'Éric Mouzin, le père d'une fillette récemment disparue à Guermantes, en Seine-et-Marne. S'ensuivront des années de chroniques, de reportages, de documentaires dont, à travers ce livre, elle semble solder la macabre succession. Toutefois, la journaliste ne limite pas son récit au tueur et à sa complice, dont le nombre de victimes pourrait égaler la trentaine. Il y a aussi des héros positifs : magistrats, policiers, proches des victimes, profileurs qui permettront la condamnation à perpétuité de ce couple maudit. Grâce à eux, elle éclaire son récit d'une vacillante et secourable lueur d'humanité.
« Dans le cerveau du tueur » de Michelle Fines, Le Livre de Poche, 288 pages, 8,70 euros.
Juliette Einhorn et Philippe Ridet