ENTRETIEN — Chaque dimanche, découvrez un livre qui ausculte les mythes, désirs ou absurdités de l’époque. Cette semaine : l’historienne d’art Marie Gautheron nous parle de nos rêves de désert.Les premiers déserts de l'imaginaire européen sont ceux de la Bible, des lieux d'érémitisme, de quête de soi ou de Dieu. Désert, Déserts, de Marie Gautheron, s'intéresse à leurs images depuis le Moyen Âge. Dans la construction de ce fantasme devenu omniprésent dans notre culture, l'expédition de Bonaparte et la colonisation jouent un rôle majeur, tout comme les scientifiques.
Les artistes, peintres et écrivains ont également contribué à sa popularité. Des toiles de Bellini à celles de Klee, de Flaubert à Loti en passant par le film Dune et la publicité contemporaine, le désert est partout. L'historienne de l'art nous raconte comment, d'un espace terrifiant à combler, il est devenu un vide fantasmé... Une fascination toujours vivace.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Désert, Déserts est le titre de votre livre. Il y a donc plusieurs visions du désert ?
MARIE GAUTHERON — Exactement. Il s'agit d'évoquer une oscillation entre un désert au singulier, volontiers essentialisé - celui du fantasme occidental, construit au fil des siècles, qu'on croit connaître à travers une accumulation d'images. Et puis les déserts au pluriel, les déserts réels, physiques ou culturels, des géographes, des anthropologues et, avant tout, des populations qui y vivent.
Vous dites que c'est au XVIIIe siècle que s'invente le désert moderne. C'est cela ?
Oui. Les échanges n'avaient jamais cessé entre Orient et Occident, avec les croisades ou les pèlerinages notamment. Avec le Grand Tour (l'ancêtre du tourisme, réservé à une élite) et l'essor d'une curiosité pour l'Orient, on voyage davantage dans les déserts, on les décrit. L'épisode déterminant est l'expédition d'Égypte. Elle amplifie les savoirs sur l'Orient et démultiplie les images de déserts. Cette inflation de savoirs et d'images permet d'héroïser une aventure qui, en réalité, a été une catastrophe sur le plan militaire. Autrefois, le vaste pays aride était considéré comme affreux. À la fin du XVIIIe, il devient pittoresque, et il sera bientôt la référence majeure d'une nouvelle esthétique paysagère, le paysage sublime.
Propos recueillis par Aurélie Marcireau