« La soif de honte » : Nicolas Bedos, avocat de son propre diable
Pauline Delassus

« La soif de honte », Nicolas Bedos, L'Observatoire, 304 pages, 22 euros.
Reuters
Pauline Delassus

« La soif de honte », Nicolas Bedos, L'Observatoire, 304 pages, 22 euros.
Reuters
L'auteur écrit qu'il a perdu son honneur. Mais il n'a pas perdu son talent. Ses trois cents pages d'introspection, dans lesquelles Nicolas Bedos s'adresse à lui-même en usant de la deuxième personne du singulier - « J'ai écrit plusieurs livres à la première personne, sans toujours dire la vérité. Pour ce livre, qui tente de ne rien mentir, écrire "tu" m'as permis de me confronter sans détour », explique-t‑il en préambule -, parlent d'abord de lui et de son alcoolisme.
Il déballe tout, dans une prose si bien tournée qu'elle se dévore comme un roman : ses cuites et ses coucheries (les unes ne vont pas sans les autres), ses névroses et son enfance (de même), l'inconséquence de ceux qui l'ont élevé (Guy Bedos, Gisèle Halimi, Jean-Loup Dabadie), la schizophrénie de sa sœur aînée, ses propres bassesses, sa lâcheté, comme celles de son entourage, sa nuit en cellule, les conseils prodigués par son avocate et sa « communicante de crise », le viol subi à 20 ans... Cette impudeur permet de comprendre une chose : sa vie n'est pas heureuse. Son addiction à l'alcool, développée dès l'adolescence, a assombri l'esprit si vif, la culture, l'humour, le charme de l'écrivain-chroniqueur devenu acteur-réalisateur.
La loyauté de sa compagne et la tendresse vouée à leur fille sont les seuls points de lumière qu'il parsème. On croise des « acteurs célèbres » et de « très grandes artistes », ses « amis », dont il ne donne pas les noms (sauf ceux d'Elsa Zylberstein et de Charlotte Gainsbourg). On pénètre dans les coulisses de ses films et de ses histoires d'amour, de sa cure de désintoxication, de ses séances chez le psy.

Tant de voiles levés poussent à se demander : que cherche Bedos ? À se faire pardonner ? Le condamné pour agression sexuelle admet son « irresponsabilité » et demande pardon aux femmes qui l'accusent. À se victimiser ? Son exceptionnelle habileté le laisse supposer, surtout quand au détour de ses envolées il attaque de plein fouet le militantisme féministe, le système judiciaire et la presse (le cynisme outrancier qu'il attribue à une journaliste proche de lui montre le peu de considération qu'il a pour la profession).
Sa perspicacité lui permet de devancer les critiques et les reproches, de prendre la place de la victime, du diable et de l'avocat du diable. Sur une dizaine de pages il met en scène le débat qui oppose, sous son crâne de gardé à vue, sa bonne et sa mauvaise conscience. « "Cesse de faire le malin, murmure en toi une petite voix, les flics font leur métier. On parle d'un réalisateur agressant une comédienne, c'est normal qu'ils interrogent ton -rapport au pouvoir." - J'ai beau chercher, je te jure, je ne me suis jamais senti détenteur d'un pouvoir quelconque en dehors des tournages. » Ce dialogue intérieur lui permet de répondre aux griefs formulés à son encontre, sans doute le passage le plus intéressant de La Soif de honte, le plus ingénieux aussi.
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