Littérature : Joyce Carol Oates, la jouissance du malaise
Alexis Brocas

Joyce Carol Oates a écrit 58 romans à son nom, plus 11 sous pseudo.
LTD/Dustin Cohen
Alexis Brocas

Joyce Carol Oates a écrit 58 romans à son nom, plus 11 sous pseudo.
LTD/Dustin Cohen
Non, l'Américaine Joyce Carol Oates, 86 ans, souvent reconnaissable à ses rouges à lèvres tirant sur le violet, n'est pas un écrivain comme les autres : avec 58 romans à son nom, plus 11 sous pseudo, plus une foule de poésies, d'essais et de nouvelles, elle est une machine à écrire, ou un organisme humain spécialisé dans la production textuelle, variante littéraire du ver à soie.
En clair, comme George Sand (plus de 70 romans) ou Jules Verne (plus de 60), Oates compte parmi ces auteurs qui ont acquis un tel métier, une telle maîtrise que leur écriture semble relever de leur métabolisme. Cela ne veut pas dire qu'ils bâclent - comme la Sand et le Verne précités, Oates a signé nombre de chefs-d'œuvre (Blonde, Nous étions les Mulvaney) et ils lui ont valu une place dans le club des nobélisables. Mais comme elle ne cherche pas « l'art pour l'art » ou le roman absolu mais ambitionne simplement de raconter de bonnes histoires illustrant de la meilleure façon sa vision de la nature humaine, et comme les idées ne lui manquent pas, elle écrit beaucoup - et aux éditeurs de suivre !
Les éditions Philippe Rey font justement paraître une nouveauté d'Oates, le recueil Flint Kill Creek, sertie de trois rééditions (le roman Sacrifice, les recueils 48 Indices sur la disparition de ma sœur, et Dahlia noir & rose blanche, annoncé pour juin). Autant de portes vers l'enfer que l'on franchit joyeusement, confiant dans la capacité de l'autrice d'éclairer nos terreurs, nos folies, et de nous raconter des histoires où la vérité est, souvent, une bête insaisissable !
C'est que Joyce Carol Oates est une artiste de la rétention d'information : là où tout écrivain cherche d'abord à donner à son lecteur les éléments essentiels à la compréhension de ce qu'il va raconter, elle nous livre ça petit à petit, modifiant notre perception de l'histoire à mesure qu'elle avance jusqu'à ce que celle-ci se désembue comme une vitre. Et même si souvent le pire attend derrière, on n'est jamais déçu !
Concentrons-nous sur la nouveauté - les douze nouvelles de Flint Kill Creek. La première, qui donne son titre au recueil, et le tire d'emblée vers le noir, nous parle d'un ruisseau dans l'État de New York, où le narrateur aime se promener (« Si souvent ce randonneur solitaire qui désirait à tout prix s'éloigner du quartier autour de l'université, pris d'un dégoût soudain pour ses congénères »).
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Elle évoque aussi, dès la première page, une Inga dont le corps fut charrié jusqu'à l'Atlantique... Que s'est-il passé ? Au détour d'une phrase, on apprend que le narrateur était peut-être un enfant martyr (« Parfois, il avait la vision de sa mère qui lui frappait la tête et les épaules avec un bâton en sanglotant et en jurant. Méchant méchant méchant ! Pourquoi t'es né »). Qu'il n'est plus étudiant, mais un fantôme déscolarisé qui hante les abords de son ancienne fac. Que son rapport aux autres repose sur la prédation (« Dans ses relations avec les jeunes femmes, c'était lui l'agresseur, si et quand il souhaitait l'être »). Mais aussi qu'il s'est bien épris de la fameuse Inga, jeune étudiante albinos...
La suite est un superbe portrait du névropathe amoureux (« Quand il était seul avec elle il ne tardait pas à se sentir mal à l'aise, agité ; quel soulagement d'être libéré d'elle ! Mais dès qu'il était loin d'elle il se surprenait à penser à elle jusqu'à l'obsession. Et il lui en voulait ! ») Et cette histoire glaçante, qui nous parle peut-être d'un meurtre, peut-être d'un accident, assurément de folie, fonctionne comme un sas vers l'univers d'Oates.
Ainsi, Joyeux Noël où une étudiante retrouve sa mère et son nouveau mari visiblement très amoureux l'un de l'autre et que la jeune fille ne soupçonne pas du tout d'être impliqués dans la mort de son père (« peut-être que ce ne sont pas des meurtriers et que tu peux dépasser ça »), jusqu'à ce que son nouveau beau-père lui assure que sa mère et lui ne se sont « pas rencontrés avant, avant que tout soit fini ».
Oui, Oates maîtrise l'art de faire sonner des dénégations comme des aveux. Même si, là encore, on ne saura jamais... Car à l'horreur irréfragable l'autrice préfère souvent, ce qui est pire, l'incertitude : dans La Fille sympa, elle nous parle d'une jeune lycéenne belle, intelligente et appréciée qui voit son jour de gloire et de remise des diplômes gâché par sa sœur dépressive et commence à éprouver des envies de meurtre... mais peut-on tuer sa sœur quand on représente, aux yeux du monde entier, l'archétype radieux de la « fille sympa » ?
Oates peut aussi inventer des miracles empoisonnés - une histoire de spoliation universitaire dans le milieu des études de genre, qui raconte une haine fort justifiée de plus de trente ans qui, par le pouvoir de quelques mots, va se retourner en amour servile.
Parfois, elle part d'une phrase dont la gaieté artificielle a tôt fait de glisser vers le noir. « Au commencement était Mick ! - était Minn ! Rien ni personne qui n'était pas Mick ! pas Minn ! car comment pourrait-il y avoir quelque chose qui ne soit pas Mick ! pas Minn ! car il n'y avait rien avant le commencement, avant qu'on lui ouvre/lave doucement ses yeux collés de pus avec un linge humide tout comme il ne pouvait rien y avoir après le brutal dénouement - ne plus jamais revoir Mick, Minn. »
Cela pour introduire une histoire atroce sur un couple qui survivait en accueillant des orphelins placés, couple qui n'était pas du tout raciste (« Mick prétendant, chagriné, qu'il ne voyait pas les couleurs de peau, putain ») même si leurs petits pensionnaires racisés étaient enfermés dans la cave, et qui ne torturait pas les enfants, même si certains en sont morts, comme l'ont établi les juges (« C'était la faute de l'enfant, ce petit Machinchose, pas Elijah, non : Esdra. L'un des gamins placés que le comté désignait comme Noir. Qui s'était ébouillanté dans la baignoire »)... Et cela raconté par l'ex-pensionnaire qui fut leur chouchou (« Mamou-Minn aime Bébé à la folie. Papou-Mick aime Bébé à mort, putain. »)
Et l'on a beau connaître Oates, sa façon de cheminer sur la ligne de crête séparant la normalité de la monstruosité, la routine de l'accident, l'amour de la haine, et son talent pour nous montrer, à travers ses personnages, combien la frontière est mince, on se fait avoir à chaque fois.
Évidemment, cela tient à son écriture, si typée, si reconnaissable. Oates est une spécialiste de l'antiphrase (« Il n'y a aucune honte à être vacataire. Il n'y a aucune honte à ne pas posséder de voiture, à être obligée de se rendre sur le campus à vélo depuis un logement (de location) situé à cinq kilomètres, même par temps de pluie ou de neige »), une usine à métaphores (« Leur mariage était un nouveau mariage, datant de moins d'un an. Un agneau aux pattes grêles instables »), une championne de la répétition martelée jusqu'au malaise (« Qui c'est ton Papou ? Bébé a un Papou, Bébé a un zizi comme Papou, où il est le Papou de Bébé, il est juste là le putain de Papou de Bébé ») et des phrases intentionnellement mutilées (« Véhicules qui passent dans la rue. Visages des conducteurs, des passagers. Aussi vides que de petites lunes »).
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Bien sûr, cette extrême nervosité formelle se communique au lecteur, le maintient aux aguets, prêt à sauter sur la prochaine info cruciale révélée mine de rien... C'est pourquoi lire Joyce Carol Oates n'est jamais de tout repos. Et c'est pourquoi on la remercie de si bien forcer notre indifférence, même si c'est souvent pour nous montrer, derrière le visage de l'homme, la grimace du monstre.
Alexis Brocas