Gwendoline Soublin, Alexandre Lamborot, Constance Joly... Nos critiques littéraires de la semaine
« Tout l'or des nuits », de Gwendoline Soublin, « Pâture », de Alexandre Lamborot, « Reverdir », de Constance Joly : découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 28 avril 2025.
Arnaud Cathrine, Juliette Einhorn, Olivier Mony et Philippe Ridet
Notre sélection littéraire de la semaine du 28 avril.
« Tout l'or des nuits », Gwendoline Soublin, Actes Sud, 288 pages, 21,80 euros. (Crédits : LTD/Morgane Drouot)
Voilà la principale préoccupation à laquelle ne cessent de songer les aides ménagères employées par Sourire Services : « Depuis que le drame est arrivé ». Quel drame ? Yvan - le compagnon de leur collègue Clara - est mort et la vingtenaire est méconnaissable. La jeune femme se tue (et s'oublie) chaque jour à la tâche mais n'affiche plus qu'un masque lointain, les « yeux fugueurs », la mine « butée, anguleuse ». Comment l'aider ? On est totalement démunis.
De son côté, après des heures passées à récurer, désinfecter ou libérer des conduits avec « la sensation de mettre ses mains dans la bouche d'inconnus », Clara rejoint la zone pavillonnaire qu'elle habitait avec Yvan, où « des vies se tentent, s'inventent, parfois s'épuisent ». Celle de Clara, en l'occurrence, a gelé. Plus question d'investir la chambre. Plutôt le canapé du séjour. Pour ce qu'elle dort... « On a une vie de merde », disent souvent les collègues ; Clara en parlerait autrement, depuis la solitude glacée de son deuil : « C'est insupportable. Cette présence qui dit l'absence. »
Jusqu'à ce qu'un chien débarque devant chez elle, « son cul sur les graviers, maigre et le poil sale ». Sorte de terre-neuve, ce n'est pas un beau chien : il a une pelade sur le flanc, le museau croûté. Et il aboie constamment, l'air tout à fait déterminé à se faire adopter. D'où sort-il ? De la forêt toute proche ? Il revient chaque soir et Clara « sent poindre dans l'extrême vigilance du chien un attachement lourd et prématuré, et qui l'insupporte presque autant que sa soudaine incapacité à refuser sa présence ». On s'en doute : au moment même où Clara se demande comment se débarrasser de la bête, elle la fait entrer.
On se rappelle avec force L'Ami de l'Américaine Sigrid Nunez (2019) qui racontait la lente et réparatrice relation entre une femme et un chien que rien ne prédestinait à vivre ensemble. De là sans doute l'intuition que la cohabitation entre Clara et ce chien va insuffler sa part de consolation. Pas du tout. Ou, en tout cas, pas comme ça.
Juste et haletant de bout en bout, le roman de Gwendoline Soublin l'emporte définitivement quand l'autrice finit par confier les rênes de son livre à un réalisme magique.
Gwendoline Soublin a le goût de l'imprévisible. D'abord, sa jeune héroïne va tout faire pour retrouver le maître ou la maîtresse de l'animal (en vain). Et pas d'idylle au bout du chemin. Il faut dire que la bête est très autoritaire, ravageuse : elle encombre Clara plus qu'autre chose, et devient carrément tyrannique. Mais sans qu'ils parviennent réellement à s'aimer, l'animal va bel et bien sortir Clara de « cette nuit qu'elle connaît par cœur, cette seule et même nuit qui n'a pas commencé aujourd'hui mais il y a des mois ». La jeune femme esquivait tout, taisait tout pour survivre ; elle va enfin affronter, regarder en face les scintillements regrettés mais aussi la -violence de son histoire d'amour avec Yvan (on salue, au passage, des pages d'une rare -sensualité).
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Juste et haletant de bout en bout, le roman de Gwendoline Soublin l'emporte définitivement quand l'autrice finit par confier les rênes de son livre à un réalisme magique pour le moins audacieux dont on ne dira rien ici, car c'est là que se jouent toute la métamorphose de Clara et l'épiphanie somptueuse du livre. Disons simplement que, embarqué pour commencer avec les frères Dardenne, on croirait avoir finalement été projeté dans un film de Miyazaki. Aussi étonnant que cela paraisse, cet alliage tient sacrément. Ou comment traverser le deuil par le merveilleux. Très inattendu, certes, mais splendide.
Dans une prose hospitalière, éruptive, l'écrivain dit la saleté de l'âme, ce sentiment gluant d'être coincé dedans. Il lapide la destinée de Célia, écorchée par un père « chercheur de travail » parti le trouver loin d'elle, et des amours mortifères qui l'assassineront en un crime, si l'on ose dire, collaboratif : ce que le premier, Ryan, « son prince rebelle et mitigé », commence dans un hangar désaffecté à ses 13 ans, le second, Eldar, « flamboyant de ses attitudes de gouttière », l'achève au fond d'une grange, près de la ville romancée de Lourmay-bras-de-Seine, sacrifiant les 15 ans de la suppliciée.
À la barbarie, la jeune fille oppose un poème de René Guy Cadou, qu'elle se récite pendant son viol collectif filmé en live sur Snapchat - ne demeurent que des « restes » d'elle qui « gisent », mais aussi, miraculeusement, des « résidus d'espoir qui », « par quelle coronaire oubliée », ont « la mauvaise idée de persister »... Heurtée, glissante, l'écriture de haut vol débusque à la racine l'esprit de meute, la mécanique fatale d'êtres et de groupes irréconciliables qui se sabordent en immolant les autres, en accordéon, les uns enflant de la disparition qu'ils provoquent : « Y a des mots comme ça qu'on ne répare plus ce qu'ils déclenchent. »
Le cisèlement inédit de la phrase, y faisant entrer un langage parlé, raboté, un réel tordu, pose sur cette jeunesse comme suspendue à un crochet un regard saignant, en entortille les méandres, les brutalités contradictoires, la force vive aussi, transformée en pulsion mortifère. Élastique, l'écriture s'insinue dans les rigoles de l'être avec une ironie organique, entre les abattoirs et les usines abandonnées du Vexin, dans les Yvelines.
Au cœur de cette friche humaine périphérique où le solvant chloré des raffineries a empoisonné la terre, où l'industrie elle-même est sinistrée, tout ce qui pousse, élan du cœur et tentative de s'en sortir, semble intoxiqué. La misère sociale fait éclater une violence en roue libre, dont les causes sont aussi une masculinité hypertrophiée, ainsi, pour Eldar, que cet exil insoluble en héritage, le poids de sa famille venue d'Ingouchie : « Et c'était venu de loin que leur gros sur le cœur. »
Heurtée, glissante, l'écriture de haut vol débusque à la racine l'esprit de meute, la mécanique fatale d'êtres et de groupes irréconciliables qui se sabordent en immolant les autres
Ce qui émerge, avant tout, c'est la complicité de la société - stigmatisation de la victime, inversion de la culpabilité. La cause, ou la responsabilité, est d'abord collective, et c'est ce non-dit-là que coud le roman de ses mots flamboyants, en lambeaux.
Alexandre Lamborot nous emprisonne dans ce point d'interrogation : qu'est-ce qui a empêché Célia de transformer son statut de victime, que le lecteur espérait provisoire, en état transitoire ? Il fait exploser sous nos yeux, et pour longtemps, la grammaire branlante des imminences tragiques ; le feu d'artifice d'une stylistique discordante ; la licence poétique des engrenages ; la solitude désaccordée d'exils irréconciliables.
Une brioche dans un plat en porcelaine. Quand les amants se transforment en vieilles dames anglaises, il convient aux femmes amoureuses de se méfier. Pour elles, l'heure du désastre pourrait avoir sonné. C'est en tout cas ce que constate, fort marrie, la romancière Constance Joly le jour où l'homme qu'elle aime la convoque chez lui pour lui signifier son bannissement, croyant adoucir la cruauté de son verdict en lui proposant cette douceur pour un goûter au goût tout de même bien amer...
N'empêche, voir ça, cette incongruité au cœur du drame, dans l'ordre de la littérature, signifie la présence à n'en pas douter d'une écrivaine. Heureusement qu'elle a ça d'ailleurs, l'écriture, les livres, Constance Joly, pour donner un semblant de cohérence à une vie qui sinon pourrait sembler en manquer. C'est ce que paraît nous dire son dernier, Reverdir, chronique infiniment émouvante des tours, détours et avanies qu'emprunte et doit subir une femme qui aura malgré tout le courage de ne jamais vraiment tout à fait concéder.
Elle a 53 ans et son cœur est en hiver. Mariée depuis de nombreuses années avec un homme qu'elle n'aime plus autrement que comme un frère (c'est déjà bien, ce n'est pas assez), mère d'une jeune femme qui s'apprête à quitter le cocon familial pour poursuivre sa vie loin de Paris, fille d'une femme qui fut évidemment celle de sa vie mais s'enfonce désormais chaque jour un peu plus dans les chemins buissonniers de l'Alzheimer, Constance est entre deux eaux également saumâtres. Croyant chasser les ombres de la solitude, l'ultramoderne solitude que chantait Souchon, elle s'en remettra au désir, à l'amour, aux hommes.
Après celui à la brioche, il y en aura un autre, que l'on s'autorisera à considérer comme tout aussi cuistre et fat que le précédent, qui, lui, se contentera d'un SMS pour lui signifier son congé... De ces petites morts qui se succèdent, la romancière fera ce qu'elle sait faire : un livre, donc. C'est-à-dire une promenade dans la nuit, éclairée par quelques figures comme l'Alice de Lewis Carroll, une danse au milieu de la tempête, un conte moral et juste. À chaque page ou presque, comme dans sa vie, Constance Joly manque de se casser la figure. La façon qu'elle a d'éviter la chute est absolument gracieuse.
Le livre à relire : « My back pages - Dylan & eux »
« My back pages : Dylan et eux » François Gorin, Le Boulon, 174 pages, 18 euros. (Crédits : LTD/Richard Dumas)
Il a beaucoup été question de Bob Dylan cet hiver à l'occasion de la sortie du film Un parfait inconnu dans lequel Timothée Chalamet imitait plus qu'il n'incarnait le chantre du Minnesota tout en dédain et nasillement. Disons-le d'emblée : le livre de François Gorin, ancien critique à Rock & Folk dans les années 1970 - la meilleure période - passé par Télérama (rayon musique et cinéma), auteur du blog hélas interrompu « Les disques rayés », est plus stimulant que le biopic sur l'inattendu Prix Nobel de littérature.
En perpétuelle mutation, l'animal Dylan est difficile à capturer. Gorin a donc tendu ses filets sur une seule apparition de la star, le 16 octobre 1992 au Madison square Garden de New York à l'occasion du concert-hommage pour le trentième anniversaire de carrière - et une seule chanson, My Back Pages, dans le refrain de laquelle il affirme être « plus jeune aujourd'hui qu'hier ». Soit 4'45".
Choix judicieux à double titre. D'abord parce que l'intégralité de ce concert étant disponible sur YouTube on peut s'y référer à loisir, ensuite parce que Dylan, entouré d'un quintet de cadors et de requins de studio, n'a jamais semblé aussi proche du paradoxe dans lequel Gorin le résume :« Affirmation de soi jusqu'à l'arrogance ; effacement jusqu'à l'oubli de soi. » Autour de lui, Roger McGuinn, le leader de feu les Byrds, « les fesses en arrière », Tom Petty « coiffé couleur blé », Neil Young « en bûcheron des villes », Eric Clapton « ras tel un clergyman » et George Harrison « dans sa vilaine veste violette ». Et Dylan ? « Frisé, mal repassé [...], le type à qui ses potes ont préparé une surprise pour son anniversaire et qui n'apprécie qu'à moitié l'attention. »
Gorin excelle à épingler d'une formule un geste, une attitude comme un entomologiste le ferait d'un papillon. Érudit jusqu'à l'obsession comme souvent les fondus du rock, intuitif, inspiré et incisif, il embarque son lecteur dans le backstage de ce concert comme dans les dédales, les secrets et les ambiguïtés d'une vie dylanesque. Une gageure. Voilà bientôt quatre-vingt-quatre ans que tel un chat échaudé le Rimbaud du rock fuit ceux qui tentent de l'approcher. Le livre refermé reste un refrain qui s'évanouit, un personnage qui s'efface. Remettez la musique.
Arnaud Cathrine, Juliette Einhorn, Olivier Mony et Philippe Ridet