Jean-Baptiste Del Amo, Megan Abbott, Marie Chiabrero... Nos critiques littéraires de la semaine
Alexis Brocas, Olivier Mony et Juliette Einhorn

Notre sélection livres de la semaine du 21 avril 2025.
LTD/DR
Alexis Brocas, Olivier Mony et Juliette Einhorn

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Faut-il y voir un effet de notre cartésianisme - ou, plus chic, un écho des moqueries de Voltaire sur Dom Calmet, le moine expert en vampires hongrois ? Longtemps l'épouvante a eu, en France, la mauvaise presse que l'on réserve aux genres d'inspiration populaire.
Pour mériter son brevet de littérature, il lui fallait s'habiller d'esthétisme, comme les nouvelles d'Edgar Poe, ou frayer avec le journalisme ou la psychiatrie, comme celles de Maupassant. Puis Stephen King vint, dont les ventes mirobolantes sous nos latitudes prouvèrent notre duplicité !
Et les choses changent : l'an dernier, l'entrée de Lovecraft, le père du genre, en Pléiade sonnait comme un encouragement à ces quelques auteurs qui tentent d'imposer une horreur à la française Jérémy Fel notamment. Et voilà qu'un de nos meilleurs stylistes, Jean-Baptiste Del Amo, embrasse à son tour les ténèbres ! Sans prétendre réinventer le genre : sa Nuit ravagée s'appuie sur un motif éprouvé (la maison hantée), déploie des effets sanglants garantis d'origine cinématographique et rend hommage à Ça, l'un des classiques du King. Le tout dans la blanche collection des éditions Gallimard ! Quelle révolution !
Cela se passe près de Toulouse à la fin des années 1990, où un quatuor de grands ados, bientôt rejoint par une jeune fille, épuise l'été en bières, bonnes blagues et séances de glande dans les serres désaffectées pour oublier, le temps d'un joint, le destin qui les attend - dont les malheurs de leurs parents leur donnent un avant-goût. Ceux de Mehdi ont tout fait pour s'intégrer, sans y parvenir. Ceux de Max ont cessé de s'aimer. Thomas doit subir un beau-père despotique. Alexandre a vu sa mère mourir d'un cancer et celle de Lena est venue fuir un conjoint violent...

Et puis il y a le lycée où ils retrouveront bientôt les Cathala, frère et sœur jumeaux que leur beauté élève au-dessus de cette mélancolie provinciale. Du para-Nicolas Mathieu ? Plutôt une réinterprétation personnelle du King et de ses petits héros issus de la classe moyenne amochée qui trouvent parmi leurs copains la chaleur qui manque à leur vie.
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Et bientôt, tout va se précipiter dans l'horreur. Qui prend donc la forme d'une maison abandonnée qui attend au bout de « l'impasse des Ormes ». Où les personnages rencontreront une transcendance empoisonnée sur laquelle nous ne dirons rien, sinon qu'elle donne à Del Amo assez de latitude pour distiller suspense et révélations tout en laissant parler sa passion de l'épouvante. Il y aura des myriapodes géants, des corps qui explosent et se reforment, des aperçus d'un outre-monde terrifiant, des clins d'œil à tout un cinéma et toute une littérature, et des moments d'amour et d'amitié.
Cela dans le beau style, sensible et maîtrisé, qui caractérise Del Amo : « Il aurait aimé avoir un geste pour Lena, saisir sa main, lui signifier qu'il la comprenait et qu'il était là pour elle, qu'il trouverait bien une façon de la protéger, mais il savait aussi qu'elle ne se trompait pas. Ils avaient atteint ce moment de leur vie où ils se rendaient compte qu'ils étaient seuls, et cette évidence leur avait sauté au visage sans que rien l'ait annoncée. »
Certes, tout n'est pas sans défaut : Del Amo est un styliste trop tenu pour pasticher Lovecraft, spécialiste des explosions verbales. Mais le suspense, la profondeur des personnages, la mélancolie du cadre et la beauté de l'intrigue font de ce livre une spectaculaire réussite, à la hauteur de ses inspirations. Nous l'avons lu d'ailleurs comme nous lisons les romans du King : en deux jours, recroquevillé sur les pages, tremblant pour les héros et souhaitant en même temps que leur aventure, aussi atroce qu'elle soit, ne s'arrête jamais.

Commençons par le commencement. La littérature noire (appellation commerciale qui n'a d'utilité qu'au regard du marché), ça n'existe pas. Il n'y a que la littérature. Chez Simenon comme chez Modiano, chez Manchette comme chez Echenoz, chez Chandler comme chez Fitzgerald, chez Vázquez Montalbán comme chez Juan Marsé. Foin des paresseuses assignations à résidence. Le genre ne se comprend vraiment que s'il est celui du lecteur.
Prenons ainsi Megan Abbott. Avec quelques autres, Paula Hawkins ou Minette Walters, liste non exhaustive, cette romancière venue du Michigan, quinquagénaire, féministe, docteure en littérature anglaise et américaine, peut prétendre au titre officieux et pourtant très prestigieux de nouvelle « reine du crime » (titre laissé plus ou moins vacant ces dernières années par Patricia Cornwell...).
Pourquoi pas après tout, si la « vox lectoris » y tient. Tout de même, la lire, justement, c'est aller plus sûrement fureter vers des territoires occupés par une Joyce Carol Oates, une Laura Kasischke ou une Patricia Highsmith (qui a souffert elle aussi du même type de méprise quant à la nature profonde de son œuvre) que vers quelque auteur ou autrice de polar ou de thriller que ce soit. Pour s'en convaincre, lisons l'éblouissant Attention à la femme, en librairies depuis quelques jours.
Ce serait donc l'histoire de Jacy et Jed. La trentaine, follement amoureux l'un de l'autre, fraîchement mariés. Jacy est institutrice, Jed est un artiste qui travaille la lumière et sculpte des néons. Un été, alors que Jacy est enceinte de cinq mois, le couple entreprend un long voyage vers le nord du Michigan, pour retrouver dans la vaste demeure d'enfance de Jed son père, le Dr Ash, un médecin généraliste à la retraite.
Les premiers jours du séjour sont idylliques. Pourtant, peu à peu, notamment du fait de la présence quelque peu inquiétante d'une sorte d'intendante du domaine, que l'on croirait tout droit sortie d'un roman de Daphné du Maurier, ce bonheur sans nuages va virer à l'orage. Alors que le souvenir de la mère de son mari, morte en couches, est dans toutes les têtes, Jacy vit une grossesse qui devient chaque jour plus difficile. Perdue dans une forêt profonde, elle se sent traquée, épiée, jugée, sans pouvoir déterminer si ce sentiment procède de sa paranoïa ou de la prescience du danger qui la guette.
La manière avec laquelle Megan Abbott compose ce thriller d'atmosphère est absolument magistrale. Ce « concerto pour l'inquiétude » se déploie en d'amples harmoniques où le mystère des êtres le dispute à celui de la nature, où l'angoisse flirte avec les pièges de l'inconscient. L'été meurtrier de Jacy file en pente douce vers une impossible vérité, et Megan Abbott est une magnifique romancière.

Marie Chiabrero fait de la métaphore une amie pour se frayer un passage, à 26 ans, dans ce qu'elle a vécu à 13 sans pouvoir le traverser - donc sans réussir à s'en échapper -, coincée à la surface incrédule des événements : implacables, les faits ont déroulé leur bobine illisible sous ses yeux, presque sans elle. Aujourd'hui que cette enfance vécue comme un ensemble vide est multipliée par deux, ses mots saignent pour dire un « avortement à l'infini ». Formuler, enfin, un chemin sous sa peau.
Dans une vibrante échographie autobiographique, elle traduit son « enfance adulte », puis son basculement, en images fulgurantes dont la sève agit comme un révélateur : la transformation de son appartement, quand elle a appris à écrire, en « brocante géante » qui lui a permis d'inventer pour chaque objet une histoire mythique ; cette impression, le jour où on a aspiré les deux fœtus, de lévitation, de rouler sur un skateboard.
Cette équation figurée d'elle-même est d'autant plus saisissante qu'elle côtoie son inverse : une captation sans fard, une crudité nue à travers laquelle les images et la littéralité finissent par se rejoindre - la sensation, au réveil de l'anesthésie après l'intervention, qu'on « déroule son intestin pour extirper ses entrailles hors de son corps » ; le constat, du haut de ses 13 ans, d'être une attraction inespérée pour le médecin, qui lui demande si les internes peuvent assister à l'opération parce qu'elle est le cas de l'hôpital : « le vagin d'une adolescente de treize ans. Des jumeaux »...
Marie Chiabrero trouve des mots de chirurgienne littéraire pour sonder, ablater, décoller, drainer, compresser, et coudre sa destinée à celle de ses aïeules, qui « aiment et haïssent leurs filles pour ce qu'elles portent d'elles ». Pour dire un engendrement renversé, annulé et désiré. Pour replacer sa mère dans ce chapelet contradictoire, et rayonner enfin, elle-même, de ce que cette maternité précoce, enrayée, a fait d'elle. Une enfant femme - la femme en elle voulait ces enfants, mais l'enfant qu'elle était, qui ne pouvait raisonnablement enfanter, a été traitée de pute et de folle - devenue une femme écrivaine, portant dans son ventre les mots les plus féconds.

Avez-vous un vivant préféré ? Le mien est mort lundi. Il s'appelait Mario Vargas Llosa - péruvien, 89 ans, Nobel de littérature 2010 - et il enchantait mon existence depuis mes 15 ans, qu'il tourne son génie en fresque historique, en satire sociale, en biographie romancée... C'est que Vargas Llosa réinventait son art et l'univers à chaque roman. Cela tout en restant fidèle à ses obsessions : l'absolu, qu'il soit politique, artistique ou amoureux. Et les gens, dont il restituait le langage à l'oreille, qu'il s'agisse de dictateurs latinos ou d'activistes irlandais. Contrairement à Flaubert, son modèle, Vargas Llosa n'était pas misanthrope.
Je comptais vous parler de sa fameuse Tante Julia - mon premier Llosa. Mais les éloges hâtifs publiés çà et là (non, Conversation à La Cathédrale ne se passe pas dans une cathédrale) m'incitent à produire un trésor plus obscur : la satire Pantaleón et les Visiteuses, où Llosa ridiculise si bien le machisme national qu'il m'est difficile d'en parler sans rire. Cela part du soldat péruvien, fier et viril, ce qui le pousse hélas à sauter sur tout ce qui bouge dès qu'on le poste dans la selva.
Solution : un service de prostitution militaire top secret (oui, le Péruvien est viril mais prude). À sa tête, les généraux facétieux placent leur officier le plus scrupuleux, le plus coincé, le plus marié : le capitaine Pantaleón Pantoja, qui paie sa perfection en hémorroïdes. Bien sûr, ce chantre de l'efficacité militaire va s'acquitter de sa mission au-delà de toute espérance et devenir une légende populaire, parachutant des bataillons de prostituées reconnaissantes sur les positions esseulées...
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Et cette histoire délirante est racontée dans une langue assortie où les verbes d'action remplacent les verbes de dialogue et où le sujet est rejeté tout au bout (« Réveille-toi mon petit garçon, il est six heures - frappe à la porte, entre dans la chambre, embrasse Panta sur le front Mme Leonor »). Et elle n'exclut pas la noirceur, qui surgit avec une secte d'obsédés de la crucifixion. Bref, pour son goût du rire, sa passion contagieuse pour la vie, son inspiration qui ne respectait rien, sauf son lecteur, et pour avoir fait du roman une arche susceptible d'accueillir toutes les nuances d'humanité, Vargas Llosa mérite d'être lu à jamais.
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