Quand nous lui demandions pourquoi il retournait en Algérie, il répondait avec douceur : « C'est normal, c'est ma maison, ce n'est pas moi qui dois partir. C'est à eux de partir. » Nous soupirions. Être ses amis et ses éditeurs ne nous autorisait pas à lui dire tout à fait ce que nous pensions. C'est que Boualem est différent. Nous avons connu beaucoup d'écrivains exilés, nous avons connu leurs affres, leurs contradictions, leurs impatiences, leur rage. Non, Boualem ne correspond pas à ce modèle d'exilé...
Les années passant - et il s'en est passé, des années, depuis la publication du Serment des barbares en 1999 -, nous l'avons vu prendre cette allure de sachem sans âge, posant sur le monde alentour un regard tranquille où pétillait par instants une petite flamme espiègle. Inutile d'alerter le sachem sur les dangers que lui faisaient courir les flèches qu'il lâchait sur ceux qui maudissaient l'intelligence et la vie. Il n'épargnait ni le pouvoir des militaires, ni les fonctionnaires corrompus, ni les « musulmans overdosés », ceux qui, acharnés à clamer leur joie d'appartenir à Allah, s'appliquaient méthodiquement à faire disparaître de ce pays martyrisé la plus petite trace de bonheur terrestre.
Le talent exceptionnel de Boualem Sansal tient à son style qui mêle une verve féroce, cinglante, à un émerveillement inépuisable devant l'humanité de ses contemporains, une humanité débrouillarde, têtue, prompte à rire de ses propres malheurs et de la médiocrité des puissants, des bureaucrates et des tortionnaires.