OPINION. « Dette publique : et si le vrai sujet n’était pas la dette ? », par Anne-Laure Kiechel, présidente de Global Sovereign Advisory
Pour Anne-Laure Kiechel, présidente de Global Sovereign, la dette ne doit pas être envisagée comme une fin en soi mais à partir de sa finalité politique.
Par Anne-Laure Kiechel, présidente de Global Sovereign Advisory
Anne-Laure Kiechel est présidente de Global Sovereign Advisory.
LTD/François Escriva
La dette publique fait à nouveau les gros titres. Son niveau, son coût et sa soutenabilité sont débattus quotidiennement. Mais au-delà des chiffres, un élément fondamental reste absent du débat : à quoi sert la dette ? Et quels objectifs collectifs voulons-nous financer ?
La dette publique française s'élevait à 3.345 milliards d'euros à la fin du premier trimestre 2025, soit 114 % du PIB selon l'Insee. Pendant longtemps, le franchissement du seuil des 100 % a été présenté comme un point de rupture. Pourtant, les exemples des États-Unis, du Japon ou de la Chine montrent qu'il n'existe pas de seuil « magique » au-delà duquel un pays serait en danger.
Aujourd'hui, la charge d'intérêt, estimée à 53 milliards d'euros en 2025, reste maîtrisée et même inférieure à celle des années 1990. Ce qui inquiète davantage, c'est sa trajectoire qui pourrait mécaniquement atteindre 107 milliards d'euros en 2029 selon la Cour des comptes. Une croissance plus faible ou des taux d'intérêt plus élevés pourraient encore aggraver cette trajectoire.
La situation reste toutefois sous contrôle, notamment grâce à la stabilité qu'offre la zone euro. Un amortisseur parfois anesthésiant qui atténue les chocs mais masque la nécessité de réformes structurelles. Le Royaume-Uni l'a appris à ses dépenses en 2022 lorsque le budget irréaliste de Liz Truss a suffi à déclencher une flambée des taux d'intérêt. La France pourtant mieux notée que l'Italie (AA contre BBB) emprunte aujourd'hui à des taux équivalents. Ce paradoxe rappelle que les marchés ne s'arrêtent pas à la note des agences. La stabilité européenne et le rôle de la BCE pèsent lourd dans la perception du risque, tout comme les efforts entrepris par certains pays.
On ne gouverne pas un pays avec une calculette
Depuis des années, on parle de rigueur, de budget, de réformes... mais dans quel but ? Le débat tourne à vide, comme si la dette était un sujet en soi, déconnectée de toute finalité politique. Les aspects budgétaires prédominent alors qu'ils ne devraient être qu'un instrument au service d'un projet national. Il ne s'agit pas de minimiser les enjeux de finances publiques mais on ne gouverne pas un pays avec une calculette.
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Raisonner uniquement en termes budgétaires, c'est risquer de recommander des coupes nuisibles à long terme. La dernière séquence budgétaire en est une illustration. Le gouvernement de François Bayrou a multiplié une série de mesures dont le gel du point d'indice des fonctionnaires, la réduction des dépenses de santé, la suppression de deux jours fériés, la réduction de niches fiscales, ou encore la mise en œuvre d'une année blanche.
Ces mesures témoignent d'une volonté d'agir. Mais on coupe ici ou là sans cap. Et cela n'améliore en rien l'équation économique du pays. Des ajustements catégoriels ne peuvent être acceptés qu'en contrepartie d'un projet collectif.
Sans projet, la dette devient un fardeau
Il faut repartir du cœur du sujet, que veut-on construire pour la France ? Dans quels domaines doit-elle exceller ? C'est à partir de là que se construit une trajectoire. Cela suppose aussi de repenser le rôle de l'État. Lorsqu'il est en charge de l'éducation, il doit exceller et en avoir les moyens. Il en va de même pour la souveraineté alimentaire. Comment expliquer qu'en 30 ans, la France, autrefois championne mondiale de la farine, soit désormais obligée d'en importer massivement ? Restaurer cette capacité n'est pas du protectionnisme, c'est du bon sens.
C'est à partir de priorités que l'on pourra organiser les recettes, les dépenses, et déterminer ce qui relève de la bonne ou de la mauvaise dette. Couper sans avoir défini la vision, c'est courir le risque de fragiliser notre édifice sans pouvoir en reconstruire les fondations. A long terme, un sous-investissement chronique pèse davantage sur les finances publiques que le niveau des dépenses lui-même. La vraie priorité, c'est la croissance, la grande absente du débat.
La dette n'est pas un problème, si elle finance l'avenir. Une dette sans cap, sans projet, sans ambition, devient un fardeau. Mais lorsqu'elle est au service d'un horizon clair, elle devient un levier puissant. Le vrai sujet n'est donc pas de réduire la dette à tout prix.
Par Anne-Laure Kiechel, présidente de Global Sovereign Advisory