ENTRETIEN — Auteur d’une thèse sur la production idéologique au sein de la droite, Émilien Houard-Vial décrypte l’importance politique du congrès LR qui se tiendra les 17 et 18 mai.
LA TRIBUNE DIMANCHE -On l'a vite vu, l'affrontement entre Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez se joue sur des différences d'incarnation plutôt que de fond. Pour la droite française, quel est l'enjeu derrière ce congrès ? ÉMILIEN HOUARD-VIAL -Il y a d'abord un enjeu explicite, posé par les candidats eux-mêmes : celui de la participation de la droite à la coalition gouvernementale. Doit-elle en être partie prenante, comme Bruno Retailleau, tout en défendant sa propre ligne ? Ou doit-elle produire un discours réellement indépendant de ce que peut faire l'exécutif, comme le prône Laurent Wauquiez, en étant critique, voire en imposant des lignes rouges qui iraient au-delà de celles du ministre de l'Intérieur ?
Il y a ensuite un enjeu plus latent, qui est celui du destin des Républicains, de leur déclin depuis 2017, de leur incapacité à gagner des élections majeures, à s'implanter dans de nouveaux territoires ou à retenir leurs adhérents de façon pérenne. Ce sujet de l'attractivité de LR en nourrit un plus large : ce parti a-t‑il réellement la capacité d'interroger ce qui n'a pas fonctionné pour lui depuis près de dix ans ?
Le parti a dépassé les 122 .000 encartés pouvant voter le 17 mai. Pour le duel Ciotti-Retailleau de décembre 2022, ils étaient 91. 000. Trois ans après les 4,78 % de Valérie Pécresse à la présidentielle, est-ce là une vigueur retrouvée ou un mirage ? C'est forcément un bon signe pour LR, dont les finances ne sont pas mirifiques. On voit bien que le retour au pouvoir des Républicains avec la présence de Bruno Retailleau à un ministère phare a attiré beaucoup de militants. Rappelons néanmoins que, après les hausses de la primaire de 2021 puis du congrès de 2022, le nombre d'adhérents LR a vite chuté, mimant une forme de yo-yo.
Donc, même s'il redevient dominant en matière d'encartés [à son pic de 2007-2008, l'UMP de Nicolas Sarkozy en revendiquait 370. 000], le parti ne retiendra pas ses militants si leur futur chef ne les implique pas dans des activités locales ou de réflexion. Tous les candidats l'ont promis sans l'avoir jamais vraiment mis en œuvre.
C'est l'électorat le plus conservateur avec celui d'Éric Zemmour en 2022
Émilien Houard-Vial, politiste et doctorant à Sciences-Po
Que représente l'électeur LR en 2025 ? Sans être extrême, c'est l'électorat le plus conservateur avec celui d'Éric Zemmour en 2022 ; il est particulièrement libéral, le plus favorable à la réduction de la dette et du nombre de fonctionnaires, ainsi qu'au soutien aux entreprises ; et il est très hostile à l'immigration et au multiculturalisme, à des niveaux certes moindres que les électeurs du Rassemblement national ou de Reconquête, mais tout de même très importants.
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Cette radicalité s'est accrue avec le rétrécissement du spectre de la droite traditionnelle. Du temps de l'UMP, même quand Nicolas Sarkozy a braconné l'électorat frontiste, il a conservé beaucoup d'électeurs du centre aux deux tours de la présidentielle de 2007. Ce n'est plus du tout le cas. Pour schématiser les choses, LR attire des gens qui, sur une échelle gauche-droite allant de 1 à 10, se situent à 7 ou 8.
Les positions de Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez ont beau être proches, leurs parcours politiques ne le sont pas. Où les placez-vous dans le continuum historique des droites françaises ? Bruno Retailleau vient d'une tradition conservatrice vendéenne, pour ne pas dire réactionnaire, du moins en ce qui concerne son mentor Philippe de Villiers. Mais c'est quelqu'un qui a eu le sens politique nécessaire pour s'intégrer, après avoir fait le gros de sa carrière au MPF, à une formation pluraliste et moins doctrinaire comme l'UMP. Sa trajectoire est assez claire, là où un Laurent Wauquiez a fait ses premiers pas dans le sillage du démocrate-chrétien pro-UE Jacques Barrot pour ensuite largement tordre tout cela.
Il a opté pour une défense des classes moyennes et de la France périphérique tout en adoptant des positions populistes, voire illibérales. En dépit de sa constance sur l'assistanat, qu'il dénonce depuis une quinzaine d'années, on ne peut pas l'identifier à un courant spécifique. Est-il vraiment l'héritier de la tradition modérée de la Haute-Loire ? Ne tient-il pas simplement un discours qui colle avec la sociologie de ce territoire, où il y a un fort vote RN ? Là où Bruno Retailleau affiche un intérêt pour les débats théoriques, Laurent Wauquiez a une conception plus pragmatique des idées.
Leur proximité de vue illustre le rétrécissement sociologique de LR que vous évoquiez... Le phénomène débute à mon sens en 2007, lorsque Nicolas Sarkozy met en avant des thèmes identitaires inspirés de la droite radicale. Il a récupéré les voix de Jean-Marie Le Pen, mais ça n'a réussi qu'un temps. Et à partir de 2017, quand Laurent Wauquiez s'est emparé une première fois de LR, ceux qui portaient des lignes un peu différentes sur l'immigration, la sécurité ou l'assistanat — Alain Juppé, Nathalie Kosciusko-Morizet, Xavier Bertrand — se sont mis en marge du parti.
Le discours de la droite « décomplexée » y est devenu hégémonique, sans contrepoids interne. Éric Ciotti l'a très largement investi, et aujourd'hui les adhérents ont le choix entre deux candidats très convergents, que ce soit sur l'économie, les valeurs civilisationnelles ou le questionnement de l'État de droit.
Le parti a fait un choix crucial en gouvernant, depuis plus de six mois, avec des héritiers du centrisme et du macronisme. Quel bilan en tirez-vous ? De 2022 à 2024, une ambiguïté a persisté, celle d'un soutien sans participation à l'exécutif, où LR dealait certaines réformes avec les macronistes, notamment les retraites. Le ralliement d'Éric Ciotti au RN et son incapacité à emmener des figures du parti ont un peu clarifié les choses, à savoir le refus de l'union des droites, mais la situation actuelle n'en reste pas moins floue.
D'un côté, Les Républicains participent au gouvernement car ils estiment devoir être aux affaires quand les conditions sont réunies ; de l'autre, la ligne de la droite n'a pas fondamentalement changé. Bruno Retailleau se fait fort de tenir un discours aussi radical en tant que ministre qu'en tant que sénateur et il le peut, finalement, grâce à la faiblesse idéologique de la Macronie et aux arrangements institutionnels français.
Le départ d'Éric Ciotti a créé une inertie qui se poursuit
Émilien Houard-Vial, politiste et doctorant à Sciences-Po
Quels défis attendent le futur président de LR ? D'abord celui de redonner une ligne au parti. Le départ d'Éric Ciotti a créé une inertie qui se poursuit, avec une vie interne largement annexée par l'action gouvernementale. Or LR reste un mouvement avec des ressources et une fonction de réflexion idéologique.
Le futur président devra aussi clarifier le sujet essentiel des coalitions : qui sont nos adversaires ? Qui sont nos alliés ? À moins d'un an des municipales, qui vont être cruciales, la droite va devoir traiter les préoccupations de ses élus locaux. Le maillage territorial grâce auquel elle a longtemps vécu s'effrite, beaucoup de maires ayant choisi de partir en indépendants ou de rejoindre Édouard Philippe.
L'avenir des LR s'écrit d'après vous en terre plus modérée, dans un schéma semblable à celui de l'UMP ? Regardons ce qui est arrivé à l'électorat Fillon. Même si son siphonnage par l'extrême droite a été important, le premier bénéficiaire de la déroute post-2017 a été Emmanuel Macron. L'électorat du chef de l'État est le plus en cohérence avec celui de la droite classique : âgé, plutôt aisé, plutôt catholique, beaucoup de cadres, de retraités et de professions libérales. C'est le plus susceptible de revenir vers Les Républicains.
Aux dernières européennes, scrutin qui, souvent, n'engage pas à grand-chose du point de vue des électeurs, on a vu que le bulletin LR est resté une option idéologique dans les zones aisées. Quand on demande aux gens la probabilité qu'ils votent pour tel ou tel camp, on constate que les électeurs partis chez Marine Le Pen ne déclarent aucune intention de voter à nouveau pour la droite un jour. A contrario, les sondages de popularité de Bruno Retailleau montrent bien que l'électorat macroniste, qui juge LR plutôt fiable en tant que partenaire, est plus tourné vers la droite que vers la gauche.
Je reste presque étonné par l'écart entre ce que continuent de promouvoir les dirigeants des Républicains, lorgnant encore les Français partis à l'extrême droite, et la réalité des résultats de cette ligne, catastrophiques au plan électoral.