Elles nous ont donné rendez-vous dans le quartier parisien qui fut celui de leurs bourreaux, ce faubourg Saint-Germain, si beau et si couru. Mathilde Brasilier, Inès Chatin et Blandine de Chalon connaissent bien les cafés autour de l'Odéon, elles aiment la place Saint-Sulpice, elles pourraient marcher les yeux fermés jusqu'à la rue du Bac. Ces femmes, de générations qui se suivent, se sont rencontrées il y a peu ; elles semblent pourtant indéfectiblement liées, prisonnières du même cauchemar que fut leur enfance, avides de paroles, de lumière, de justice.
Toutes trois racontent d'insupportables tourments perpétrés par leurs notables de pères - architecte, médecin et haut fonctionnaire nés autour de 1930 - dans le confort d'appartements fastueux et de châteaux de campagne. Au sein de cette haute bourgeoisie de la rive gauche éprise d'art et d'histoire, le viol incestuel a tué l'innocence et détruit des familles entières dans un silence qui dure encore. Attablées au café Les Éditeurs, Mathilde, 66 ans, Inès, 52 ans et Blandine, 31 ans, parlent sans s'arrêter. Elles se coupent, se questionnent, et sourient malgré tout. Leurs souvenirs se font écho, leurs traumatismes aussi, angoisses et nuits blanches impossibles à soigner.